Au Salvador, la situation perdure depuis des années : les cartels acceptent de se tenir tranquilles en échange d’avantages particuliers, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des prisons.
Une multitude de commentateurs de droite soutiennent désormais que le Salvador, sous la dictature de Nayib Bukele, est le pays le « plus sûr » de l’hémisphère occidental. Bukele lui-même veut nous faire croire que cela résulte de la guerre qu’il a déclarée aux gangs.
Ils ont tous tort — et de manière désastreuse. Selon *El Faro*, média d’investigation le plus respecté du pays, la paix relative qui règne au Salvador ne découle pas d’une guerre décisive contre les gangs, mais plutôt d’un pacte secret. Celui-ci a été négocié, dès la fin de 2019, entre les chefs de gangs et deux proches de Bukele : Osiris Luna, directeur des prisons, et Carlos Marroquín, responsable de l’Unité de reconstruction du tissu social. Bukele avait d’ailleurs mené des négociations similaires avec les gangs lorsqu’il était maire de San Salvador, entre 2015 et 2018.
Ces révélations s’appuient sur un accès approfondi à des renseignements pénitentiaires, à des documents gouvernementaux, ainsi qu’à des sources internes au sein de l’appareil sécuritaire et des gangs eux-mêmes.

En 2021, le département du Trésor des États-Unis a confirmé ces éléments en imposant des sanctions à Osiris Luna, Carlos Marroquín et d’autres alliés de Bukele. Il leur est reproché d’avoir offert des incitations financières et des privilèges carcéraux aux dirigeants du MS-13 et du Barrio 18, en échange d’une baisse du nombre d’homicides et d’un soutien au parti de Bukele lors des élections.
En Amérique latine, de nombreux dirigeants — y compris des membres de gouvernements salvadoriens — ont fini en prison pour avoir conclu ce type d’accords. Des politiciens de tous bords, issus notamment de l’ancien parti de Bukele, le FMLN, ont négocié avec les gangs ; au Salvador, de tels pactes existent depuis au moins deux décennies. La paix négociée n’est pas une solution nouvelle ; celle de Bukele a simplement fonctionné, du moins pour l’instant. Ces accords, coordonnés par le biais des services de renseignement, ont été délibérément dissimulés et officiellement démentis par l’administration. En effet, reconnaître leur existence au sein même de son gouvernement nuirait à l’image qu’il projette : celle d’un homme fort, intransigeant, engagé dans une « guerre juste » contre des groupes narco-terroristes.

Le gouvernement de Bukele emprisonne des responsables politiques ayant appartenu aux administrations précédentes qui avaient, elles aussi, conclu des accords ; une manœuvre qui s’inscrit dans une réécriture de l’histoire. Par ailleurs, il poursuit ses détracteurs, épure le système judiciaire et s’en prend avec virulence aux journalistes du média *El Faro* afin de dissimuler la vérité.
La trêve instaurée par Bukele permet notamment aux gangs de continuer à gérer leurs réseaux depuis l’intérieur des prisons, tout en préservant leur richesse et leur pouvoir. En échange, ils doivent maintenir un faible taux d’homicides et de crimes violents. Le chef du *Barrio 18* — l’un des deux gangs les plus puissants du pays — affirme même qu’ils ont directement contribué à l’accession de Bukele au pouvoir.
Les données indiquent que les flux de drogue en provenance du Salvador ne cessent d’augmenter, notamment en ce qui concerne la cocaïne. La paix est maintenue tant que l’argent continue de circuler ; nous sommes bien, de fait, face à un « narco-État ».

Des milliers de membres des gangs les plus violents du Salvador se sont dispersés dans les pays voisins, propageant instabilité, criminalité et violence au Mexique, au Guatemala, au Honduras et ailleurs. L’influence des gangs salvadoriens atteint même le Chili. La crise n’est pas résolue ; elle s’est simplement déplacée géographiquement.
Cette trêve reste extrêmement fragile : si les gangs venaient à réclamer une part plus importante du marché de la drogue ou de meilleures conditions de détention, ils pourraient, du jour au lendemain, replonger le pays dans une guerre sanglante. Cette fois-ci, il ne resterait plus ni sécurité, ni démocratie.

Dans le cadre de la répression menée par Bukele, l’État de droit a totalement disparu : la Cour suprême a été remplacée par des fidèles, et il n’existe plus de limitation des mandats ni de mécanismes de contrôle sur le pouvoir du président. Il a qualifié ceux qui osent s’exprimer de « sympathisants terroristes », les menaçant d’une incarcération dont « la seule issue est le cercueil ».
Des milliers d’innocents ont été arrêtés sans procès, sans accès à un avocat et privés des besoins les plus élémentaires en détention — tandis que, parallèlement, des chefs de réseaux de drogue bénéficient de privilèges particuliers. Plus de 400 détenus sont morts en détention extrajudiciaire, victimes de passages à tabac, de privations de nourriture ou de maladies non soignées ; leurs corps ont été rendus à leurs familles portant des traces de torture.
De nombreux pays d’Amérique latine, par le passé comme aujourd’hui, ont expérimenté le modèle prôné par Bukele, qui consiste à suspendre tous les droits fondamentaux tout en ciblant, emprisonnant ou éliminant les individus soupçonnés d’appartenir à des gangs. Le « bukelisme » est désormais la doctrine sécuritaire la plus populaire en Amérique latine. Si vous n’avez jamais entendu dire qu’elle ait porté ses fruits ailleurs, ce n’est pas un hasard.

Au mieux, la politique de la « main de fer » (*mano dura*) affiche un bilan très mitigé. Au pire, elle détruit la démocratie tout en renforçant ce que le chercheur en sciences sociales Graham Denyer Willis a qualifié de « consensus meurtrier » entre l’État et les gangs.
En Colombie, l’accord de paix n’a pas été pleinement mis en œuvre : des dissidents des FARC ont étendu leurs activités au Venezuela et en Équateur, l’ELN a repris ses attaques dans la région du Catatumbo, et une campagne militaire brutale, qui se poursuit, ne fait qu’alimenter davantage les meurtres et les déplacements de populations.
En Équateur, l’état d’exception instauré par Daniel Noboa n’a pas permis de réduire le taux d’homicides ; le président a, en revanche, mobilisé les forces de sécurité pour réprimer les manifestations et l’opposition. Selon l’analyse d’InSight Crime, cette situation a conduit les gangs à se réorganiser.
Au Honduras, Xiomara Castro a elle aussi suspendu tous les droits constitutionnels — notamment la liberté d’expression, d’association et de réunion — en reprenant la stratégie de Bukele. Pourtant, le taux d’homicides y demeure l’un des plus élevés au monde, tout comme les taux de criminalité violente et d’extorsion. Par ailleurs, les cas où les forces de sécurité de l’État ont recours à la torture, aux disparitions forcées et à l’assassinat d’opposants politiques sont innombrables.
Dans toute l’Amérique latine, certaines des zones affichant les taux d’incarcération et de meurtres commis par la police les plus élevés continuent également de connaître des taux de criminalité et de violence parmi les plus élevés au monde.
La quasi-totalité des pays latino-américains connaissent, sous une forme ou une autre, un « état d’exception » caractérisé par une forte violence étatique, des pouvoirs policiers démesurés, un système judiciaire pénal corrompu au service de l’appareil sécuritaire, ainsi que des taux d’incarcération extrêmes et une surpopulation carcérale critique. L’instauration d’une loi martiale ne fera qu’aggraver la situation.
Le Salvador a déjà expérimenté les politiques de « main de fer » (*Mano Dura*) et de « main de fer renforcée » (*Súper Mano Dura*) dans les années 2000, emprisonnant des dizaines de milliers de personnes soupçonnées d’appartenir à des gangs. Résultat : les gangs sont devenus plus puissants, plus centralisés et plus violents, opérant désormais directement depuis les prisons.
La population aspire à une forme de revanche et à des solutions rapides, ce qui est compréhensible après des décennies de violence et de corruption. Mais adopter la vision de Bukele revient à s’engager sur une voie rapide vers un abîme fasciste, où le pouvoir est concentré entre les mains d’une étroite élite politico-criminelle, en l’absence totale d’élections libres, de liberté d’expression et de toute possibilité de dissidence. Bukele et ses alliés ont propagé le mensonge dangereux selon lequel, pour faire face aux gangs, il n’y aurait pas d’autre solution que de mener une guerre, de démanteler la démocratie et d’accepter l’emprisonnement ou la mort d’innocents en tant que dommages collatéraux. C’est une erreur totale.
Joseph Bouchard est doctorant, journaliste et chercheur originaire du Québec ; il se consacre aux questions de sécurité et de géopolitique en Amérique latine. Ses articles ont notamment été publiés dans *Reason*, *The Diplomat*, *The National Interest*, *Le Devoir* et *RealClearPolitics*.
*Responsible Statecraft* 19 mai 2025
