Depuis quelque temps, certains commentateurs, notamment sur les réseaux sociaux, multiplient les comparaisons entre le président tchadien Mahamat Idriss Deby Itno et le président du Faso, Ibrahim Traoré.
Soyons sérieux : si les deux dirigeants appartiennent à une génération relativement jeune et sont issus de l’armée, ces ressemblances ne suffisent ni à les confondre ni à mesurer leur action selon les mêmes critères. Leurs parcours, leurs orientations politiques, leur manière d’exercer le pouvoir et, surtout, les réalités de leurs pays respectifs doivent être analysés séparément.
Deux pays, deux trajectoires
Depuis les indépendances, le Burkina Faso et le Tchad ont connu des trajectoires historiques, politiques, économiques et sécuritaires différentes. Chaque État possède ses propres équilibres sociaux, ses contraintes institutionnelles, ses rapports avec les puissances étrangères et ses priorités nationales.
Une politique qui suscite l’adhésion au Burkina Faso ne peut donc pas être mécaniquement transposée au Tchad. Gouverner ne consiste pas à reproduire des symboles, des discours ou des décisions prises ailleurs. Gouverner, c’est répondre aux besoins concrets d’une population dans un contexte déterminé.
Ibrahim Traoré a construit son discours autour de la souveraineté nationale, de la rupture avec certaines influences étrangères, de la mobilisation patriotique et de la lutte contre les groupes armés. Cette orientation répond à une situation burkinabè particulière, marquée par une forte attente de changement et par une grave crise sécuritaire.
Mahamat Idriss Déby Itno évolue, quant à lui, dans un environnement tchadien façonné par une histoire politique singulière, des équilibres communautaires sensibles, des institutions encore fragiles et une position géostratégique particulière, à la jonction du Sahel, de l’Afrique centrale et du bassin du lac Tchad.
Son action doit donc être jugée à partir des besoins du peuple tchadien, des engagements pris devant la nation et des résultats effectivement obtenus.
Un héritage particulièrement lourd
Mahamat Idriss Deby Itno n’a pas pris la direction d’un pays disposant déjà d’institutions solides, d’infrastructures suffisantes et de services publics pleinement opérationnels. Il a hérité d’une situation politique, économique et sociale difficile, résultat de plusieurs décennies durant lesquelles la sécurité a souvent pris le pas sur le développement.
L’insuffisance des infrastructures, les faiblesses du système éducatif, le déficit énergétique, le chômage des jeunes, la pauvreté et la faible diversification de l’économie ne sont pas apparus avec son accession au pouvoir. Ce sont des problèmes structurels anciens, accumulés au fil du temps.
Reconnaître cet héritage ne signifie pas exonérer le pouvoir actuel de toute responsabilité. Cela signifie simplement que l’on ne peut pas lui attribuer, par facilité ou par calcul politique, l’ensemble des défaillances construites pendant plusieurs décennies.
Le président tchadien porte désormais la responsabilité de corriger ces déséquilibres, d’accélérer les réformes et de traduire ses engagements en résultats visibles. Les 12 chantiers et les 100 actions de son projet de société doivent ainsi constituer des obligations de résultat envers la population, et non demeurer de simples promesses.
Des défis propres au Tchad
Le Tchad est un territoire immense, confronté à des frontières longues et difficiles à contrôler. Il subit les répercussions des crises qui touchent plusieurs pays voisins, notamment la Libye, le Soudan, la République centrafricaine ainsi que la région du lac Tchad.
À ces menaces extérieures s’ajoutent des défis intérieurs : la consolidation de l’unité nationale, l’amélioration de la gouvernance, la réduction des inégalités territoriales, le renforcement de la confiance dans les institutions et la nécessité d’offrir des perspectives à une population très jeune.
Ces contraintes ne rendent pas les défis tchadiens plus importants que ceux du Burkina Faso ; elles les rendent différents. Le Burkina Faso affronte lui aussi une insurrection terroriste meurtrière et une crise humanitaire majeure. Il serait donc injuste de minimiser les épreuves du peuple burkinabé, comme il serait erroné de transposer automatiquement les réponses burkinabés à la situation tchadienne.
Gouverner ne se résume pas aux images diffusées sur les réseaux sociaux
Il ne suffit pas de voir circuler des images de tracteurs, d’usines, de routes ou de cérémonies officielles au Burkina Faso pour conclure que le même modèle pourrait être reproduit à l’identique au Tchad.
Les réseaux sociaux mettent souvent en avant des réalisations spectaculaires sans toujours présenter leur coût, leur état d’avancement, leur financement, leurs limites ou leurs résultats à long terme. Une politique publique sérieuse ne se juge pas seulement à la force de sa communication.
Inversement, si des actions sont effectivement menées au Tchad, dans les provinces comme dans la capitale, les autorités ont la responsabilité de mieux les documenter. Elles doivent publier des informations vérifiables sur les budgets engagés, les délais d’exécution, les bénéficiaires et les résultats obtenus. Une communication insuffisante laisse le terrain libre aux rumeurs, à la désinformation et aux comparaisons trompeuses.
La réponse à la propagande ne doit toutefois pas être une contre-propagande. Elle doit être la transparence.
Soutenir ne signifie pas renoncer à l’exigence
Défendre une analyse équilibrée de l’action de Mahamat Idriss Deby Itno ne consiste pas à nier les difficultés rencontrées par les Tchadiens. Le coût de la vie, le chômage, l’accès insuffisant à l’eau et à l’électricité, la qualité de l’enseignement, le fonctionnement de la justice et l’état des infrastructures constituent des préoccupations légitimes.
Le président doit être évalué sur sa capacité à apporter des réponses concrètes à ces problèmes. Il doit pouvoir revendiquer ce qui a été réalisé, mais aussi reconnaître ce qui reste à accomplir.
De son côté, l’opposition a parfaitement le droit de critiquer le gouvernement. Mais une critique responsable doit s’appuyer sur des faits, proposer des solutions et tenir compte des contraintes nationales. La colère, la caricature et le populisme ne peuvent tenir lieu de programme politique.
Le seul véritable point de comparaison : les résultats
Un dirigeant ne se définit pas seulement par son âge, son uniforme, ses discours ou son image publique. Il se mesure à sa capacité à garantir la sécurité, à renforcer les institutions, à préserver l’unité nationale, à améliorer les conditions de vie et à préparer l’avenir de la jeunesse.
Mahamat Idriss Deby Itno n’est pas Ibrahim Traoré, et le Tchad n’est pas le Burkina Faso. Cela ne signifie pas que l’un serait nécessairement meilleur que l’autre. Cela signifie que chacun doit être jugé dans son contexte, sur ses engagements, ses méthodes et ses résultats.
Le Tchad est notre case commune. Le défendre ne consiste ni à dissimuler ses faiblesses ni à le dénigrer systématiquement. Cela consiste à rechercher la vérité, à exiger des résultats et à contribuer, chacun à son niveau, à la construction d’un État plus juste, plus fort et plus prospère.
Comparaison n’est pas raison. Au lieu de chercher ailleurs des héros à imiter ou des modèles à copier, concentrons-nous sur les solutions dont le Tchad a réellement besoin.
Waldacheikh Haddo
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