Retrait des troupes françaises, rapprochement avec l’AES, départ annoncé de la CPI : le président tchadien assume un discours de plus en plus « populiste ». Mais derrière cette rupture affichée, les réalités sont plus nuancées.
Il aura fallu quelques années à Mahamat Idriss Déby Itno pour changer de logiciel. Lorsqu’il prend les commandes du Tchad, en avril 2021, après la mort brutale de son père, Idriss Déby Itno, le jeune général est encore un pur produit du système sécuritaire tchadien. Il n’a jamais exercé de responsabilité politique. Ses premiers mois au pouvoir sont donc marqués par la prudence : préserver les alliances, rassurer les partenaires occidentaux et, surtout, éviter de s’exposer.
Cinq ans plus tard, la transition derrière lui et désormais élu, il a changé de ton. Dans son discours à la nation, le 10 août, pour le 66e anniversaire de l’indépendance du Tchad, le chef de l’État a de nouveau évoqué la « souveraineté » : « Fidèle aux engagements que j’ai pris devant le peuple en faveur de la souveraineté de notre pays dans tous les domaines, nous avons posé les actes concrets. Certes, ces actes ne seront pas sans conséquences, mais chaque génération doit faire des sacrifices pour les générations futures en prenant des actes courageux ».
La prudence… dans un premier temps
Ces « actes courageux » sont nombreux. Le départ des troupes françaises, achevé en janvier 2025. La suspension de la délivrance des visas aux citoyens américains, décidée immédiatement en réponse aux restrictions imposées aux Tchadiens par l’administration Trump. Et, plus récemment, l’annonce, en juillet, du retrait du Tchad de la Cour pénale internationale (CPI). Sur plusieurs dossiers, N’Djamena semble marcher dans les pas des régimes militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES). Et le phénomène est d’autant plus frappant que Mahamat Idriss Déby Itno n’a pas toujours regardé du côté de Bamako, Ouagadougou ou Niamey.
À son arrivée au pouvoir en 2021, le président de la transition d’alors bénéficie d’une relative indulgence des partenaires occidentaux. La France, en particulier, voit en lui un interlocuteur indispensable, dans un Sahel où elle a été bousculée par le coup d’État au Mali en août 2020. Mahamat Idriss Déby Itno se garde alors de brusquer ses alliés. En février 2022, N’Djamena refuse de céder au Mali la présidence tournante du G5 Sahel, alors qu’elle devait revenir à Bamako. À l’époque, Assimi Goïta vient de prendre officiellement le pouvoir et les relations entre la France et les militaires maliens sont déjà exécrables.
« La France voyait d’un très mauvais œil qu’un putschiste prenne la tête de cette organisation, elle a donc fait pression sur Déby Itno », assure une source tchadienne ayant longtemps travaillé aux côtés de Mahamat Idriss Déby Itno. Goïta en gardera un goût amer : trois mois plus tard, le Mali quitte le G5 Sahel. Le Niger et le Burkina Faso suivront en 2023, tandis que les trois pays lancent ensemble l’AES. N’Djamena et son nouveau président restent quant à eux à distance de cette dynamique. Le tournant n’interviendra qu’après la présidentielle de mai 2024.
Impressionné par Ibrahim Traoré
Une fois officiellement installé à la présidence, Mahamat Idriss Déby Itno semble progressivement comprendre que la bienveillance internationale dont il a bénéficié au début de la transition ne suffit pas à asseoir durablement son pouvoir à l’intérieur du pays. « Il était assez impressionné par l’AES, et notamment par le capitaine Traoré, raconte une source tchadienne à qui le président s’était confié durant cette période. Dans son esprit, il souhaitait bénéficier de la même popularité que les présidents de l’AES, militaires comme lui. Il a donc suivi la vague du discours populiste. »
Au Tchad, le phénomène Ibrahim Traoré est devenu impossible à ignorer. Le chef de la junte burkinabè, qui a fait de la souveraineté et de la dénonciation du « néocolonialisme » les piliers de sa communication, bénéficie d’une popularité importante auprès de la jeunesse tchadienne. « Il dit non, et il le fait la tête haute. Nous avons besoin de ce type de dirigeants pour toute l’Afrique », confiait ainsi à Jeune Afrique Abel, un jeune diplômé rencontré à N’Djamena à la mi-juillet. « Au Tchad, Ibrahim Traoré est aujourd’hui vu par beaucoup comme la résurrection de Thomas Sankara. Son discours touche la jeunesse, mais également des personnes non scolarisées qui se font traduire ses propos en langues locales », renchérit Hissein Abdoulaye, porte-parole du Groupe de concertation des acteurs politiques (GCAP, coalition d’opposition).
Mahamat Idriss Déby Itno l’a compris. Le président, pendant un temps, reprend le vocabulaire de ses homologues de l’AES, même s’il n’a pas intégré l’alliance et n’envisage pas de le faire. Par ailleurs, il multiplie les gestes susceptibles de parler à une opinion publique africaine de plus en plus sensible à cette rhétorique. Le 16 juillet, lors du Forum africain de l’eau, organisé à N’Djamena, il annonce ainsi la suppression, à partir de janvier 2027, des visas pour les ressortissants de l’ensemble des pays africains, alors que la diplomatie tchadienne travaillait plutôt à la généralisation du e-visa.
La décision surprend jusqu’à plusieurs membres de son propre gouvernement, qui n’en avaient pas été informés. Elle répond d’abord à des objectifs économiques, mais le symbole est puissant : à l’heure où les dirigeants de l’AES, notamment le capitaine Traoré, défendent une plus grande intégration entre États africains, N’Djamena entend se présenter comme une porte ouverte sur le continent. « Le président a toujours soutenu les initiatives africaines », avait résumé le porte-parole du gouvernement tchadien, Gassim Chérif, interrogé par Jeune Afrique.
La « lutte contre le néocolonialisme » en commun
Le rapprochement avec l’AES est également diplomatique. Un peu plus de six mois après son élection en 2024, Mahamat Idriss Déby Itno se rend au Burkina Faso pour assister au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), dont le Tchad est l’invité d’honneur. En marge du festival, il rencontre Ibrahim Traoré. Selon le ministre burkinabè de la Communication, Pingwendé Gilbert Ouédraogo, « les deux chefs d’État se sont réjouis de leurs convergences de vues sur les grandes questions qui touchent l’avenir de leur pays, notamment la quête d’une vraie souveraineté, et la lutte contre le néocolonialisme ».
Quelques mois plus tard, en août 2025, Déby va cette fois au Niger pour rencontrer le général Abdourahamane Tiani. Le Mali, en revanche, où il a pourtant servi en 2013 en tant que commandant en second des forces tchadiennes, demeure un cas à part. Selon nos informations, Mahamat Idriss Déby Itno a tenté d’organiser une visite à Bamako, sans que la partie malienne ne propose finalement de calendrier. N’Djamena a depuis multiplié les gestes en direction d’Assimi Goïta, pour le moment en vain.
En juillet dernier, la ministre déléguée auprès du ministre tchadien des Affaires étrangères, Fatimé Aldjineh Garfa, s’est rendue au Mali pour remettre une invitation officielle au président de la transition au Forum africain de l’eau. En retour, Goïta avait promis d’envoyer l’un de ses très proches, le ministre de l’Économie et des Finances, Alousseni Sanou. Mais ce dernier n’a finalement pas fait le déplacement, alors que son nom avait été intégré officiellement au programme. La relation entre N’Djamena et Bamako reste donc à construire.
Déby Itno, entre radicalité et pragmatisme
Cette évolution du discours et de la posture du président tchadien répond aussi à un besoin plus personnel. Mahamat Idriss Déby Itno doit encore se défaire de l’image de « fils de ». « Personne ne s’attendait à ce qu’il devienne un jour président. Son père ne l’y a jamais préparé. », raconte un ancien proche collaborateur d’Idriss Déby Itno. La disparition brutale de son père n’en a pas moins propulsé Mahamat Idriss Déby Itno au sommet de l’État. Et, contrairement aux putschistes de l’AES, porteurs d’une rupture, le Tchadien se retrouve de facto héritier d’un système.
« Contrairement aux militaires de l’AES, le maréchal n’a pas le bénéfice du doute, analyse un acteur majeur de la politique tchadienne. Dans l’esprit des Tchadiens, il est toujours lié à son père, et donc au bilan de ce dernier, même s’il n’avait jamais occupé de fonction politique. » Pour construire sa propre image, Mahamat Idriss Déby Itno doit donc afficher une forme de rupture. Mais, pour gouverner, il ne peut se permettre de démanteler des équilibres hérités de son prédécesseur. Le thème de la souveraineté, dont son père avait fait déjà fait usage à plusieurs reprises, s’impose comme une solution. Il permet une certaine radicalité dans le discours, sans forcément engager une révolution du système tchadien.
Le retrait par le Tchad de la CPI, quelques semaines après le Mali, le Burkina Faso et le Niger, illustre parfaitement cette ambiguïté. Car la décision de N’Djamena ne relève pas d’une simple volonté de s’inscrire dans le sillage de l’AES : juste avant cette annonce, le sous-secrétaire d’État américain chargé des Affaires africaines, Frank W. Garcia Jr, avait exhorté les autorités tchadiennes, lors d’un échange téléphonique le 23 juillet, à reconsidérer leur adhésion à la CPI. Quatre jours plus tard, N’Djamena franchissait le pas.
La décision intervient par ailleurs dans un contexte régional particulier. Le Tchad est accusé par des ONG et un rapport des Nations unies de faciliter le transit d’armes en provenance des Émirats arabes unis vers les Forces de soutien rapide (FSR) au Soudan. N’Djamena dément ces accusations, mais une enquête sur la situation au Soudan est en cours à la CPI, et pour l’heure, aucune procédure ne vise directement le Tchad. En outre, un autre dossier pourrait inquiéter le pouvoir : la famille de Yaya Dillo, opposant politique et cousin du président tué le 28 février 2024 lors d’un assaut des forces de sécurité contre le siège de son parti à N’Djamena, réfléchit à porter l’affaire devant les instances internationales.
Une nouvelle relation avec Paris
La même complexité se retrouve dans le dossier français. Le départ des troupes tricolores du Tchad, achevé en janvier 2025, avait été présenté comme l’un des marqueurs de la nouvelle souveraineté tchadienne. Mais la décision de rupture des accords de coopération militaire avec Paris a été annoncée quelques heures seulement après une visite au Tchad le 28 novembre 2024 de Jean-Noël Barrot, le chef de la diplomatie française, au point qu’elle avait pris de court Paris et de nombreux acteurs tchadiens. S’il est encore difficile d’affirmer avec certitude les raisons qui ont poussé à ce divorce, qui s’inscrivait dans un contexte sahélien hostile à la présence militaire française, cette décision aurait aussi été influencée par les Émirats arabes unis.
Selon une source ayant directement travaillé avec Mahamat Idriss Déby Itno, Abou Dhabi, devenu un partenaire majeur de N’Djamena aurait ainsi souhaité limiter la capacité de Paris à surveiller ses activités dans la région – et notamment au Soudan, où les Émiratis font figure de principal soutien aux FSR du général Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemetti. Cela n’a toutefois pas empêché, ces derniers mois, N’Djamena et Paris de renouer des relations plus cordiales. En avril dernier, le ministère français des Armées a dépêché au Tchad une équipe d’officiers chargés d’évaluer les modalités d’une nouvelle coopération sécuritaire.
Celle-ci devra être basée, selon les premières indiscrétions, sur la formation, le conseil et le renforcement des capacités opérationnelles. N’Djamena espère notamment bénéficier de l’assistance française dans les domaines de l’aérien et du renseignement. Et le rapprochement actuel dépasse même la seule question militaire. Paris et N’Djamena travaillent depuis plusieurs mois au renforcement de leur partenariat économique. Le Forum économique Tchad-France, programmé le 25 septembre prochain à Paris, doit en être l’une des premières manifestations. Là encore, Mahamat Idriss Déby Itno a ajouté de larges doses de pragmatisme à la rupture souverainiste qu’il avait initiée.
Jeune Afrique
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