
Dans les systèmes démocratiques, tout au moins où l’alternance politique se fait régulièrement, on a coutume de faire un premier bilan des actions du gouvernement sur ses cents premiers jours à la tête du pays. Certes, en Haïti, même si l’on est très loin de la démocratie, on ne peut non plus parler de dictature, ce qui supposait que cet exercice collerait parfaitement à tout nouveau gouvernement ayant la gestion du pays. Mais voilà, depuis l’odieux assassinat du Président Jovenel Moïse en 2021, la société haïtienne tourne en rond. Et pour cause. Même s’il n’y a jamais eu d’élections depuis cette date, les Haïtiens ont connu une succession de dirigeants au sommet de l’État. Cela va d’un Premier ministre/Président (Ariel Henry) à une collection de « Présidents » (Conseil Présidentiel de Transition), pour finir par retourner à un super Premier ministre/Président (Alix Didier Fils-Aimé) sans qu’on sache réellement où cette inflation de chef du pouvoir Exécutif veut emmener le pays.
Malgré tout, on avait fait un bilan des cents jours de la gouvernance d’Ariel Henry comme nous le faisons depuis toujours et notamment celle de Jovenel Moïse à son arrivée à la présidence de la République. Le but de ce premier bilan dit « Les cents jours », sous Ariel Henry était d’essayer de comprendre ce que voulait réaliser celui qui prenait de facto la succession d’un chef d’État élu et qui avait une date pour quitter le pouvoir. Au cours de l’exercice, on avait vite compris que l’équipe entourant le Premier ministre/Président n’avait en vérité qu’un objectif : rester définitivement à la tête d’Haïti sans passer par le moindre scrutin. Cent jours après ce quasi-coup d’État politique réalisé avec la complicité tacite de Mme Helen La Lime, à l’époque cheffe du Bureau Intégré des Nations-Unies en Haïti (BINUH), il n’y avait aucun signe pour sortir Haïti de la Transition et de l’instabilité politique.
Plus de trois ans plus tard, arriva ce qui devrait arriver : Ariel Henry et son équipe s’effondrèrent, comme c’était prévisible, dans une cacophonie générale. La nature ayant horreur du vide, pour prendre le relais, la Communauté internationale avait brusquement concocté ou enfanté un monstre à neuf têtes entre trois capitales – Kington, Nassau et Port-au-Prince -. Cet animal quasi-inconnu, d’autres diraient « inédit », se nommait : Conseil Présidentiel de Transition (CPT). Pas moins de neuf individus avides de pouvoir, de reconnaissance et surtout de richesses. Le pire, c’est que tout ou presque les oppose. Durant le temps du mandat de cette créature insolite que l’International, avec son accord, avait fixé à deux ans, c’était encore pire. Les 9 Président/Conseillers ou l’inverse n’ont même pas cherché à faire la différence par rapport à Ariel Henry qu’ils avaient tant reproché, critiqué et attaqué pour son immobilisme et sa volonté de s’accrocher au pouvoir.
Là aussi, cent jours après leur arrivée mouvementée au Palais national, ensuite à la Villa d’Accueil, on avait tenté de trouver ce qui les distingue du régime intérimaire d’Ariel Henry. On avait beau creusé, le résultat a été néant. En guise de bilan de leurs cents jours à la présidence de la République, c’est à un énorme scandale de corruption que les Haïtiens ont dû faire face. Si certains parmi les neuf fainéants politiques avaient vite fait d’avoir la peau de leur « Mouton blanc » en la personne du Premier ministre Garry Conille, d’autres, à l’inverse, s’étaient plutôt adonnés à piller les caisses du Trésor public, entre autres, les caisses de la BNC (Banque Nationale de Crédit).
En clair, les cents premiers jours de la présidence des neuf membres du Conseil Présidentiel de Transition ont été une catastrophe annonciatrice de ce qu’allait être le bilan final au moment de leur départ après plus de deux années de mandat. A part des Firmes de mercenaires qui ont été grassement payées pour un résultat nul, pas un chien n’a vraiment été inquiété sur le plan sécuritaire. En revanche, des sommes considérables ont été englouties soi-disant pour réaliser une réforme constitutionnelle et un référendum qui n’ont jamais vu le jour après que les autorités aient elles-mêmes fait hara-kiri du projet alors même que tout était quasi ficelé. Aujourd’hui encore, certains se demandent ce qui s’est passé. En quoi les 9 membres du CPT ont-ils été utiles à Haïti ? Peut-être un jour la Nation demanderait les comptes, ou un ouvrage reviendrait sur le passage déroutant et la gestion calamiteuse de ces 9 Conseiller/Présidents qui n’ont servi à rien, sauf à profiter des deniers publics pour s’enrichir.

Enfin, il reste le cas d’Alix Didier Fils-Aimé. Ce citoyen est un cas particulier dans l’histoire politique contemporaine d’Haïti. Nous n’allons pas revenir sur les circonstances et les raisons qui ont fait de ce monsieur l’homme fort d’Haïti du moment. Nous l’avons suffisamment développé dans la chronique suivant sa première nomination à la place de Garry Conille, il y a deux ans. D’ailleurs, c’est pourquoi nous l’avons dit, l’actuel chef de la Transition doit être vu sur ses deux facettes. D’abord, comme pour tout nouvel exécutif, il a eu droit à un bilan pour ses cents jours après son arrivée à la Primature en tant que Premier ministre du Conseil Présidentiel de Transition. Compte tenu du contexte dans lequel il avait été nommé, Alix Didier Fils-Aimé pouvait prétexter qu’il n’avait pas les mains libres pour appliquer la politique pour laquelle il avait pourtant été désigné.
A sa décharge, la conjoncture était mortifère à tout point de vue et il n’avait pas un mais neuf patrons, entre autres, le Coordonnateur principal à qui il fallait obéir et qui, sans doute, avait son propre agenda. À l’époque, l’on était très magnanime avec le nouveau chef du gouvernement qui devait donner des gages de garantie à tout le monde à Port-au-Prince et à Washington, histoire d’asseoir son pouvoir et son autorité. Alix Didier Fils-Aimé avait consacré les cents premiers jours à la Primature à consolider ses assises auprès de ses amis en Haïti, le Secteur économique et des affaires et auprès des lobbyistes étrangers pour vendre son image auprès de ceux qui comptent dans la capitale fédérale américaine – institutions internationales, et naturellement auprès du gouvernement américain – sans qui rien n’aurait été possible.
Pour ce premier bilan, l’on s’était contenté de dire d’où venait ce Premier ministre et aussi qu’il ne fallait pas attendre des miracles. Somme toute, deux ans après, c’est-à-dire au moment où il allait hériter de l’ensemble des pouvoirs, le moins que l’on puisse dire, il faut le reconnaitre, c’est que nous nous n’étions pas trompés. Maintenant, venons sur le bilan de ces 100 jours qu’il vient de passer à la tête du pays non seulement en tant que chef du gouvernement, mais aussi en tant qu’unique chef de la Transition dans la mesure où il est à la fois Premier ministre et Président de facto de la République. Ici, l’on n’est plus dans l’inédit. De pareilles situations, le pays en a connu beaucoup depuis la disparition de Jovenel Moïse il y a six ans déjà où la Transition se conjugue au passé composé avec Ariel Henry, au passé antérieur avec le CPT et au futur avec Alix Didier Fils-Aimé qui nous promet, comme ses prédécesseurs : sécurité, élection et stabilité. Trois mots clés ou magiques qui sonnent comme de vœux pieux dans la tête de tous les dirigeants qui se sont succédé soit au Palais national ou à la Primature depuis 2007, soit 19 ans.
Depuis le 7 février 2026, Alix Didier Fils-Aimé est le seul maitre à bord de ce bateau fantôme qu’on appelle encore l’État d’Haïti. Sans aucune opposition officielle et homme lige des autorités américaines à Port-au-Prince, il ne peut se soustraire à un bilan qu’il soit positif ou négatif depuis les cents jours qu’il occupe le devant de la scène politique haïtienne. Sans le moindre contre-pouvoir, pas même un article X comme il en a eu lors de la précédente administration pour dire qu’il devait mettre en place un quelconque « Comité Théodule » pour surveiller ses faits et gestes, l’actuel chef de cette Transition permanente n’a de compte à rendre qu’à lui-même. Certains diraient, tout ça pour ça, en pensant à la lutte qu’ils ont menée pour chasser Ariel Henry qui se comportait en Roi fainéant qu’on finissait par appeler le « Roi Henry » tant il cumulait les titres et les pouvoirs sans rien réaliser pour le pays, sinon que s’adonner à faire des promesses non tenues.
Jeudi 7 mai 2026 soit demain fera cents jours depuis que le représentant de la classe dominante et des oligarques occupe sans partage un pouvoir hérité de l’incompétence sinon d’un plan calculé de la cohorte présidentielle qui assumait le contrôle du pays. Arrivé par hasard là où il se retrouve depuis cents jours, au sommet de l’État, Alix Didier Fils-Aimé ne demandait pas autant. Certes, il ambitionnait de faire de la politique, c’était un vieux rêve devenu réalité. Mais, jamais au grand jamais, il n’aspirait à devenir un jour le seul maitre d’Haïti. Comme disent les jeunes d’aujourd’hui, « même pas en rêve ». Il se serait contenté d’être sénateur de la République s’il n’avait pas été battu par un certain Don Kato de son vrai nom Antonio Chéramy, du parti politique « VERITE », celui du feu Président de la République René Préval. Mais, le destin et un gros coup de pouce de sa classe sociale et du Secteur économique et d’affaires en ont voulu autrement.
Le voilà depuis cent jours chef impuissant d’une République qui ne demande qu’à lui obéir à condition qu’il ait des idées et surtout de la volonté. Car le temps presse. Depuis la mort de Jovenel Moïse, la République va à vau-l’eau. Après Ariel Henry et les 9 autres rigolos qui ont passé leur temps à se chamailler, il est la troisième tentative pour reprendre en main un pays qui se délite, puisque l’expression tombée en faillite ne colle plus. Haïti dépasse largement ce SAS de sécurité. Pourtant, ce pays concentre tout ce qui peut se faire en matière de sécurité pour le rendre sûr, stable et fonctionnel. Il s’agit de la police nationale, Forces armées, mercenaires officiellement recrutés, Forces de Répression des Gangs (FRG) de l’ONU, multiples Services de renseignement étrangers, forces obscures du gouvernement, militaires étrangers non officiels sur le terrain.
Aux dernières nouvelles, un contingent de militaires américains accompagnés des agents de la police haïtienne est arrivé le samedi 2 mai à Ouanaminthe dans le cadre de l’opération Southern Spear apparemment pour lutter contre ce qu’ils appellent les narcoterroristes et les gangs qui auront l’intention de fuir vers la République dominicaine. Bref une multitude de corps et d’agents pour combattre un seul ennemi : les quelques groupes armés qu’on qualifierait presque de loups solitaires qui se battent pour leur survie. On arrive presque à se demander de qui on se moque dans cette Transition. La République est verrouillée de l’intérieur comme de l’extérieur comme si la volonté d’étouffer, d’étrangler et d’asphyxier fait partie d’un plan commun afin d’en finir une fois pour toute avec ce peuple, ce pays dont l’histoire dérange.
Cent jours que l’homme qui a été placé sous les yeux vigilants des Marines américains stationnés dans la baie de Port-au-Prince juste en face de la Villa d’Accueil n’a pu rouvrir une seule route fermée depuis plus de quatre ou cinq ans. Et que dire de cette histoire d’aéroport Toussaint Louverture, fermé lui aussi depuis l’épisode du « pays lock » ou « DDN » l’opération qui a enfermé dehors l’ancien Premier ministre Ariel Henry, interdit par Barbecue et ses hommes de retourner au bercail ? La plaisanterie va si loin que, depuis ces années, cette structure aéroportuaire a été transformée en base militaire pour l’armée américaine et autres armées du monde déversant leurs soldats jour et nuit en Haïti sans savoir à quoi ils servent. Ou du moins, si. D’après certains échos arrivant jusqu’à nous, il semblerait que ceux des Etats-Unis serviront de tête de pont pour une future opération contre Cuba après celle de l’Iran.
Tandis que les autres ne sont que des leurres. En réalité, les soldats tchadiens dont on annonce l’arrivée à grand renfort de publicité ne seront pas plus efficaces que leurs homologues kenyans qui se sont cassé les dents face aux groupes armés locaux connaissant le moindre recoin de cette terre qu’ils ont appris à connaitre depuis leur plus tendre enfance en plus biberonnés par le nationalisme et le patriotisme haïtien qui ne sont plus à démontrer. Depuis ces cents jours, le Premier ministre/Président ne parle que des élections. Sauf que tous les observateurs politiques s’y perdent un peu, à force de voir les autorités gouvernementales et électorales incapables de s’accorder sur quoi que ce soit, ni sur les coûts, ni sur les dates, ni sur la sécurité.
Ça fait beaucoup de divergences sur un seul dossier pour qu’on soit sûr qu’ils arriveront à s’entendre d’ici le mois d’août comme l’avait promis Jacques Desrosiers, le Président du CEP, pour un premier tour des scrutins. En conclusion, sauf si l’on veut se mentir, on peut dire que les cents jours de cette nouvelle administration de Alix Didier Fils-Aimé ne sont pas différents des autres. Ce sont plus de trois mois qui n’ont servi à rien. Sinon qu’à gagner du temps dans une Transition qui ne profite qu’à ceux qui ont déjà tout. Alors que la grande majorité de la population végète dans la misère et la désolation. Comme disait l’autre : pendant ce temps, en Haïti, la crise continue !
C.C