En écho à la tribune de Rodrigue Ahégo publiée dans La Voix des Sans Voix, et au post percutant de André Kangni Afanou qui interroge : « Nos enfants ont‑ils encore le droit de rêver ? », cette réflexion tente d’aller plus loin. Car au‑delà du désenchantement collectif, c’est une réalité politique profondément enracinée que le Togo traverse : celle d’une succession de monopoles qui ont progressivement étouffé l’espoir, le mérite et la citoyenneté.
Il faut le dire sans détour : le système togolais, tel qu’il s’est installé depuis plus d’un demi‑siècle, s’est construit de monopole en monopole.
Du monopole colonial francafricain qui liait la destinée nationale aux tutelles extérieures, nous avons glissé vers *le monopole militaire, issu du coup d’État de 1967. Cette militarisation du pouvoir a ensuite débouché sur *un monopole ethnique, forme insidieuse de colonisation endogène où la géographie et les affinités remplacent le mérite.
Le RPT a inauguré le monopole partisan, où l’État s’est confondu avec le parti unique. Sa mutation en UNIR n’a nullement rompu la logique mais l’a simplement recyclée dans un vocabulaire de modernité institutionnelle.
Puis le pouvoir s’est concentré davantage dans le cercle intime du régime, donnant naissance à un monopole familial,
où les fonctions publiques deviennent quasi patrimoniales. L’économie s’est à son tour refermée dans un monopole économique, accaparant les marchés, les sociétés d’État, et les richesses au profit d’une petite élite adossée au pouvoir.
Et voici que cette succession de monopoles, prolongée sans rupture réelle, conduit à une monarchie de fait, où la continuité héréditaire s’impose comme horizon politique, justifiée par un discours de stabilité mais incompatible avec l’idée même de République.
Dans un tel contexte, la question posée par André Afanou sur le « droit de rêver » devient politique dans son essence. Le rêve d’un Togo juste et ouvert n’est plus une simple aspiration : il est un acte de résistance intellectuelle et morale. Il
Rêver d’une gouvernance fondée sur le mérite, d’une alternance authentique, d’un État accessible à tous — ce n’est pas un luxe ; c’est une revendication citoyenne face à la confiscation du pouvoir.
Et c’est là que se trouve la nouvelle conscience togolaise : dans ce refus de l’abdication, dans cette lucidité qui redécouvre que rêver, c’est déjà agir. Car le rêve est le premier espace de liberté dans une société que les monopoles successifs cherchent à verrouiller.
Le mépris du mérite, la prolongation du règne unique et la concentration des richesses ne sauraient tenir éternellement : un système fermé finit toujours par s’essouffler. Le rêve, lui, demeure le signe que le peuple garde le souffle du changement.
Rêver, pour la jeunesse togolaise, ce n’est pas fuir la réalité ; c’est la regarder en face, tout en se préparant à la transformer. Le pays ne vivra pas de promesses mais d’alternatives. Et l’alternative commence là où s’effrite le monopole : dans la conscience libre, dans le courage d’imaginer un autre Togo, debout, républicain et ouvert à tous.
Par Karl Adadé GABA