CONAKRY- Le Premier ministre Amadou Oury Bah a accordé sa toute première grande interview depuis sa nomination à la tête du Gouvernement de la Ve République. Reçu par un pool de journalistes, dont un représentant d’Africaguinee.com ce jeudi 14 mai 2026, le chef du Gouvernement a détaillé sa méthode de gestion basée sur la culture du résultat, la redevabilité et la coordination rigoureuse. Entre la mise en œuvre du programme Simandou 2040, l’activation de la « Delivery Unit » et la pression sur les cabinets ministériels, Amadou Oury Bah prévient : l’heure n’est plus à l’agitation, mais à l’efficacité mesurable. (Première partie)
Monsieur le Premier ministre, d’entrée de jeu, vous avez défendu la politique générale du gouvernement au CNT, puis confié des lettres de mission aux ministres. Pour vous, il est plus que jamais temps de se mettre au travail, certes, mais ce travail, vous le voulez structuré, coordonné, mais également mesurable…

AMADOU OURY BAH: Bien entendu parce qu’en tant que chef du gouvernement, j’ai l’obligation d’assurer une cohérence par rapport à la mise en oeuvre de beaucoup d’aspects de la politique publique qui est segmentée dans différents ministères sectoriels. Et mon rôle, c’est d’assurer la coordination de cet ensemble pour que ça se fasse de manière concertée, de manière cohérente pour donner des résultats. Et ces résultats doivent être mesurables pour qu’on sache, est-ce que ce que nous sommes en train de faire va dans le bon sens ou est-ce qu’il y a des contraintes, des blocages ? Et le rôle du Premier ministre, c’est de veiller à ce que tout cela se fasse en harmonie avec les textes réglementaires, les lois et les orientations édictées par Son Excellence le Président de la République.
C’est à ce sujet, principalement, que se rapporte notre entretien d’aujourd’hui, parce que la déclaration de politique générale devant la représentation parlementaire, qui se décline par la suite par des lettres de mission aux différents ministères et, bien entendu, avec des obligations de résultats qui passent par la mise en place de contrats de performance qui permettra de juger la performance des résultats tangibles obtenus. C’est cela qui fait que nous sommes dans une logique de la recherche de culture de résultats et non pas, faire semblant de s’agiter. Non, le gouvernement est un gouvernement responsable. La Ve République est une république d’exigence, de résultats, de redevabilité conformément au vœu du Président de la République.
Est-ce à dire, M. le Premier ministre, que les lettres de mission sont tirées de la politique générale du gouvernement ?
Comme vous le savez, la déclaration de politique générale du Premier ministre découle de la vision du Président de la République qui se concentre dans la période historique que nous sommes en train de vivre à travers le programme Simandou 2040. Et par rapport à cela, ce que je dois dire, la représentation parlementaire a fixé les règles du jeu à travers la loi-plan du Simandou 2040 qui a été subdivisée en loi programme 2026-2030 et c’est cette partie de la mise en œuvre du programme Simandou 2040 qui est principalement le sujet de la déclaration de politique générale du Premier ministre, chef du gouvernement, devant le CNT dans cette période. C’est à dire, indiquer à travers les parlementaires et au peuple de Guinée ce que nous entendons mettre en œuvre dans cette période et c’est l’essentiel du contenu de la déclaration de politique générale.
Bien après, pour la mise en œuvre, pour permettre le pilotage de cette action, le Premier ministre envoie à chaque ministre une lettre de mission qui indique point par point les différentes priorités auxquelles le ministre devrait s’atteler avec in fine des activités mesurables qu’on pourra suivre.

Maintenant, pour être encore plus efficace pour la mise en œuvre de notre programme Simandou 2040, une unité “Delivry unit” a été mise en place qui est rattachée directement auprès du président de la République. Cette unité a aussi pour rôle de veiller au pilotage pour s’assurer que tous les chantiers majeurs, structurants qui sont inscrits dans la loi-programme Simandou 2026-2030, se déroulent conformément au calendrier, conformément aux objectifs assignés. Voilà, grosso modo, l’essentiel des activités que nous avons mises en place de la déclaration de la politique générale, des lettres de mission, des contrats de performance.
Et par la suite, demain, nous allons inviter tous les secrétaires généraux des ministères, y compris les conseils principaux des ministres, plus les responsables des bureaux de stratégique et développement des ministères, les inspecteurs généraux de chaque département. Parce que les lettres de mission qui sont adressées aux ministres ne peuvent être mises en œuvre si les hommes et les femmes qui sont dans le cabinet du ministre ne sont pas suffisamment imprégnés pour s’approprier de la dynamique. Une seule personne ne peut pas réussir, c’est une équipe qui réussit.
M. le Premier ministre, si les objectifs fixés à un ministre ne sont pas atteints d’ici la fin de l’année, quelles pourraient être les conséquences prévues dans ces contrats de performance ? Et deuxièmement, comment comptez-vous faire pour déployer ce dispositif au niveau des administrations publiques locales ?
D’abord, je dois être encore beaucoup plus factuel, plus précis par rapport à cette question. Le président de la République a déjà instruit à l’ensemble des membres du gouvernement qu’ils ont à lancer les chantiers qui sont inscrits dans la première phase du programme Simandou 2040 (…). Et il jugera, à la fin des élections, si oui ou non, il y a eu des résultats probants, et chaque ministre devra rendre compte de sa gestion et de son action à ce moment-là.

Le déploiement de ce même dispositif au niveau des administrations locales…
Ce que nous avons indiqué à chaque ministre, le premier ministre fait ce qui est de son ressort. Les ministres, également, devront faire ce qui relève de leur ressort, de fixer des lettres de mission à leur direction nationale, à certains compartiments de leur démembrement pour qu’il y ait des résultats. Et ils peuvent même aller, puisqu’ils ont des démembrements au niveau des préfectures et au niveau des régions, d’être encore beaucoup plus présents, beaucoup plus précis pour que l’ensemble de l’architecture ministérielle soit impacté par une logique de résultats et non pas une logique qui concernerait simplement ceux qui sont au centre, c’est-à-dire ceux qui sont à Conakry.
Parce que l’objectif recherché, c’est une vision d’ensemble. C’est une vision et une programmation qui permet de mettre tout le pays au travail. Vous ne pouvez pas considérer que vous réussissez si vous ne vous intéressez qu’à un pan du territoire national et que d’autres pans du territoire national ne sont pas du tout pris en compte dans vos propres préoccupations et dans vos exigences de mise en oeuvre des programmes gouvernementaux.
Et c’est cela qui permettra à nos compatriotes de se rendre compte que personne n’est abandonné, personne n’est oublié, et l’action publique est une action globale. Ce n’est pas une action concernant une petite parcelle du territoire national. C’est l’ensemble du territoire national qui concerne l’action du gouvernement.
Est-ce que cela voudrait dire qu’au niveau de la primature, ces ministres ne seront pas évalués à la fin de l’année pour savoir qui a fait quoi ?
Les missions de l’année 2026 prennent en compte aussi les missions inachevées de 2025. La cohérence de l’action gouvernementale, elle est globale. Les missions et les chantiers projets de 2026 ne peuvent pas être réussies dans leur plénitude si certains préalables qui étaient contenus dans des missions ou projets de 2025 ne sont pas finalisés. C’est comme si le saut à mouton ne marchait pas. Il y a une cohérence, il y a une logique. Vous ne pouvez pas abandonner une chose. S’il y a un chenot manquant, il va de soi qu’il n’y aura pas de continuité donc le résultat ne sera pas probant. L’action gouvernementale, la mise en oeuvre de la cohérence de l’ensemble est aussi une des actions et une des prérogatives qui relèvent du premier ministre chef du gouvernement de veiller à ce que tout cela se fasse correctement (…).
Concrètement, qu’est-ce qui est contenu cette fois-ci dans ces lettres de mission ?
Le Premier ministre, chef du gouvernement, reçoit du président de la République les orientations majeures et les instructions qu’il est chargé de mettre en oeuvre. Et c’est cela qui va être ses missions essentielles, dont il sera redevable auprès du président de la République. Et le premier ministre, à partir de ce moment-là, à sa place, décline certains aspects des instructions présidentielles en termes de programmes, en termes d’actions qui seront répartis à travers des lettres de mission pour leur mise en oeuvre. Et par conséquent, les ministres doivent être, à ce niveau-là, redevables auprès du premier ministre, d’abord, des résultats et des actions qu’ils ont mises en oeuvre.
Le premier ministre, chef du gouvernement, puisque constitutionnellement, c’est un poste qui est déjà constitutionnel, il est, devant le Parlement, celui qui porte, à travers la déclaration de politique générale, les grandes orientations des engagements du gouvernement devant la population à travers le Parlement. D’où le fait que chacun, à sa juste mesure, est dans une logique de faire partager, d’amener chaque institution de jouer pleinement son rôle. Par exemple, la déclaration de politique générale, c’est un engagement du premier ministre, chef du gouvernement, pour le compte du gouvernement globalement.

Les parlementaires devront, eux aussi, vérifier au bout d’un certain temps si le gouvernement est en droite ligne par rapport aux engagements qu’ils avaient faits. Mais comme c’est public, l’opinion, la population aussi pourra juger est-ce que, oui ou non, le gouvernement est en phase avec sa déclaration pour sa mise en oeuvre. De ce point de vue, c’est cette logique de redevabilité en cascade qui doit être mesurée, attestée par des contrats de performance pour obliger tout le monde à être dans une logique, de mise en oeuvre et de travail permettant d’atteindre les résultats.
Et nous allons être encore beaucoup plus exigeants, beaucoup plus rigoureux, parce que la phase qui commence, c’est la Ve République. Ce n’est plus la période de la transition. Et je dis, et je répète, et je le répéterai, les cabinets des ministres doivent s’aligner fondamentalement à la nécessité absolue d’atteindre les résultats. Nous avons bien entendu des contraintes, comme vous l’avez souligné, notre faible capacité d’absorption, qui font que parfois les projets qui devraient durer une semaine durent un an, voire même ne se réalisent pas. Tout cela, chaque ministre est tenu de se donner les moyens pour qu’à son niveau, que les dossiers soient traités, disons, avec célérité et en conformité avec les exigences… avec diligence et aussi sincérité, transparence, pour que nous sortions de ces blocages qui font que ce que nous aurions dû faire il y a deux ans, jusqu’à présent, nous ne sommes pas parvenus à le mettre en oeuvre. Je ne dis pas que tout ce que nous avons fait est bien, mais nous allons tout mettre en oeuvre pour corriger les imperfections dues à beaucoup de facteurs que nous analyserons de manière objective pour mettre ce pays, mettre son administration au service des citoyens.

La volonté du Président est une volonté très ambitieuse pour la Guinée. Le Premier ministre, de part son rôle constitutionnel, est chargé de mettre cela en application. Et l’ambition du Président est aussi relayée par les ambitions du Premier ministre, chef du gouvernement que je suis, pour transformer et changer ce pays. Ceux qui s’inscrivent dans cette action auront les remerciements, les félicitations, les encouragements nécessaires et la culture des résultats qu’on se fonde. Ceux qui n’y seront pas, à ce moment-là, le Président de la République prendra des mesures adéquates pour que ceux qui font du bon travail, ceux qui atteignent les résultats, soient félicités et honorés. Ceux pour lesquels il y a des contrats majeurs qui font que les résultats ne sont pas au rendez-vous, le Président de la République, prendra ses responsabilités.
Pouvez-vous nous donner quelques indicateurs de performance. C’est-à-dire citer quelques objectifs à atteindre globalement pour les ministres ?
Dans les détails, c’est un peu difficile de le dire comme ça. Nous avons des objectifs. Je donne l’exemple du Cinéma Center, qui est porté par le ministre de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat, pour que d’ici deux ans, la place du 8 novembre qu’il y ait, avec un financement privé, deux tours qui permettront de créer des espaces dédiés au cinéma et dédiés, au commerce, aux logements et aux bureaux. Donc, c’est un objectif. Et donc, si au bout d’une certaine période, il s’avère que ça n’avance pas, ça ne bouge pas, il va de soi, le contrat de performance nous permettra de dire : “monsieur le ministre, voyez que vous avez pris du retard. Accélérez, remettez-vous en cause ou faites en sorte que les blocages qui ont fait et que vous n’avez pas pu atteindre vos résultats dans cette première étape, soient corrigés”. Parce que chaque projet, il y a des séquences, il faut mesurer. Les contrats de performance évoluent aussi en séquence. Ce qu’on peut faire cette année, si on ne le fait pas, cela veut dire qu’on n’est pas performant.

Je peux donner d’autres exemples. Regardez comment on a perdu des engagements internationaux que nous avions pris par rapport à l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations. Puisque vous aimez le football. C’était public, c’était annoncé depuis des années. Mais par la suite, lorsqu’il s’est avéré maintenant qu’est-ce qui a été fait, il s’avère que rien n’a été fait. Donc cela veut dire qu’en termes de responsabilité, ceux et celles qui devaient être chargés de veiller à ce que tout cela se mette en œuvre, n’ont pas fait le travail.
Le projet est global. Maintenant, un ministère peut avoir des contraintes qui ne dépendent pas de lui pour la mise en œuvre de certains aspects de leur chantier ou de leur projet. Bien entendu, à ce moment-là, il ne faudra pas se taire et dire que ce n’est pas possible parce que le pôle financier n’a pas été diligent. Il faut que tout ce qui peut obliger, amener à ce que nous marquions des retards ou des blocages dans la mise en œuvre des chantiers de la République de Guinée et principalement, actuellement, dans le cadre du programme Simandou, s’il y a des obstacles et des contraintes, la responsabilité des ministres, c’est de déclarer les obstacles pour qu’il y ait une correction. Et l’existence de la Delivery Unit, qui est pilotée par M. Angelo Diallo, va dans ce sens pour que nous puissions, à tout moment, avoir des clignotants pour avoir la capacité de réagir.
Quid de la la moralisation de la vie publique ?
(…) Les ministres sont chargés de faire en sorte, dans le cadre de leurs responsabilités, de surveiller et de s’assurer qu’un dossier qui rentre dans tel ministère, tel jour, à telle heure, il faut qu’il structure l’évolution des passages de ce dossier pour les études, pour sa conformité avec les textes réglementaires, de telle manière qu’on se dise qu’au bout de deux semaines, le dossier peut faire le tour. Si tel n’est pas fait, cela veut dire qu’en termes de correction, en termes de surveillance, il y a quelqu’un qui n’a pas fait son travail.
La dernière revue de performance des projets à financement extérieur a révélé un contraste vraiment saisissant. Sur un portefeuille de 53 projets examinés, seulement 8 ont été jugés performants et primés. Ce constat impose-t-il une remise en question des méthodes de travail ? Et si oui, comment comptez-vous faire les réajustements nécessaires ?

Je crois que vous ne m’aviez pas suivi lorsque j’ai présidé la clôture de cette revue. Je me suis beaucoup plus intéressé sur les 45 projets qui n’ont pas été primés. Bien entendu, on a salué, les performances des 8 projets qui ont été primés. Ceux qui ne l’ont pas été, et j’ai donné des instructions précises à cet effet, à l’équipe des conseillers de la primature en relation avec les conseillers dans les départements ministériels de nous faire l’état, point par point, cas par cas, pourquoi ces projets n’ont pas été performants.
Et comme c’était la semaine dernière que l’examen a été fait, on leur donne, d’ici début juin, pour qu’on statue sur cela. Nous allons avoir de plus en plus, et je l’ai dit à l’équipe des conseillers qui m’assistent au niveau de la primature: le conseiller du premier ministre n’est plus un conseiller passif, c’est un conseiller actif qui doit assumer une totale responsabilité pour permettre d’alerter le premier ministre sur tous les projets qu’ils ont en charge pour faire en sorte que la performance publique soit supérieure. Nous avons des conseillers avec des affectations bien précises et chacun, en ce qui le concerne, devra assumer sa part pour que nous puissions avoir une gouvernance globale, une gouvernance sérieuse, une gouvernance en capacité de porter les ambitions du président et dont le premier ministre se charge d’en être le principal responsable.
A suivre!
Boubacar 1 DIALLO
Pour Africaguinee.com
Créé le 15 mai 2026 10:38