
Par principe, dans ce journal, l’on ne reprend pas les déclarations des diplomates étrangers accrédités en Haïti. Elles ne sont, en vérité, rien d’autres que de l’ingérence dans la politique intérieure d’un État indépendant. Alors, nous nous abstenons toujours de leur donner une tribune supplémentaire. Pour une fois, nous allons faire une exception. Et très vite, vous allez comprendre pourquoi. Il y a moins d’un mois, le Premier ministre de facto, Alix Didier Fils-Aimé, celui qui est bien parti pour devenir un Ariel Henry bis, recevait à la Villa d’Accueil, les lettres de créance du nouveau Nonce apostolique du Vatican, en clair le nouvel Ambassadeur du Saint-Siège en Haïti. Il se nomme Jude Thaddeus Okolo. C’est un évêque et diplomate. Monseigneur Okolo, originaire du Nigéria, a été nommé le 11 février 2026 par le Pape Léon XIV, lui-même revendiquant son origine haïtienne faisant le lien avec ses grands-parents qui furent immigrés en Haïti au cours des siècles derniers.
Jusque-là, pas de quoi attirer notre attention sur la présence de ce Prélat nigérian dans la capitale haïtienne. En fait, ce sont ses déclarations, le jour de sa rencontre avec les autorités haïtiennes le 27 mai, qui nous ont interpellés et nous portent à nous intéresser à lui. A la Villa d’accueil, ce fut un coup de tonnerre quand Monseigneur Jude Thaddeus Okolo s’est adressé aux autorités et surtout à l’assistance qui n’en sont pas revenues pas de la sortie du nouveau Nonce apostolique. D’emblée, ce diplomate Tiers-mondiste a posé le décor en lançant, à la face du Premier ministre, au milieu d’une cohorte d’officiels, entre autres la ministre des Affaires Étrangères et des Cultes, Raina Forbin, cette phrase qui sonne comme un coup de marteau aux oreilles de l’assistance : « N’attendez pas que les étrangers viennent de chez eux pour changer et aussi pour bâtir votre pays. Ça ne va pas marcher ».
En prononçant ces paroles qui, de toute évidence étaient calculées, réfléchies, pesées et sans nul doute dites pour provoquer un électrochoc, le représentant du Pape semble être en mission, cette fois-ci, pour la bonne cause. Étonnés, éberlués, le public et les membres du gouvernements, gênés, accusent le coup. Tandis que Monseigneur Okolo continue d’appuyer là où ça fait mal et surtout tente de convaincre les dirigeants haïtiens et bien entendu les Haïtiens en général de se réveiller et de comprendre qu’il était temps que la donne change en Haïti comme disait, il y a plus de quarante ans, le Pape Jean-Paul II en touchant le sol où naquit Jean-Jacques Dessalines, le Père fondateur. Le nouveau Nonce apostolique, dans un franc-parler frisant l’infantilisme, devait poursuivre dans une sorte d’homélie ressemblant à un acte de foi pour ne pas dire un appel à la mobilisation générale et populaire, en déclarant : « Le Saint Père vous invite à vous lever et prendre votre destin en main pour ce que vous êtes. C’est à vous de prendre le courage et de prendre les choses en main. La reconstruction d’Haïti ne peut venir que des Haïtiens eux-mêmes. Les autres peuvent vous donner un coup de main. On va vous donner un coup de main. Mais vous devez être au premier rang. Et nous-mêmes, nous suivons. Nous suivons, nous vous accompagnons ». Ces paroles moulées d’une sincérité rare de la part d’un diplomate ont secoué la salle. Et l’assistance, sonnée et sommée de réagir, ne pouvait qu’acquiescer de la tête. Le problème pour les Haïtiens et particulièrement pour les autorités de cette Transition permanente, c’est que personne ne peut dire le contraire ni même soupçonner Monseigneur Jude Thaddeus Okolo de parler de choses qu’il ne connait pas.
Et pour cause. Cet évêque, un revenant à Port-au-Prince, est bien au fait de la problématique haïtienne. En effet, ce n’est pas la première fois qu’il est venu en mission dans le pays. Ce Nigérian y a déjà vécu quatre ans. C’est lui qui occupait la fonction de Secrétaire de la Nonciature apostolique, c’est-à-dire Secrétaire de l’ambassade du Vatican, à Morne Calvaire, à Pétion-Ville entre les années 1992 et 1996, soit 4 ans. En occupant cette haute responsabilité au sein cette mission diplomatique un peu particulière à un moment où Haïti était déjà en pente descendante, celui qui est revenu en diplomate en chef s’étonne de retrouver une situation encore pire qu’elle ne l’était au moment de son départ d’Haïti. Le Prélat ne comprend pas. Cette fois, il veut comprendre et pour y arriver il n’entend pas rester muet.
Il commence par interpeller tous les Haïtiens, quitte à donner l’impression, avec un discours brut et sans langue de bois, qu’il est déjà fatigué de cette situation de crise permanente dans laquelle la société et surtout la grande majorité dans son ensemble se complaisent et s’adaptent sans vergogne. En face des journalistes qui reçoivent ses propos comme une manne venue du ciel, Monseigneur Okolo lance, un peu découragé, cette devise que les Haïtiens répètent en boucle : « L’union fait la force. Plusieurs fois vous l’oubliez, je ne sais pas pourquoi ». Le religieux s’interroge et se questionne sur l’avenir du pays trente années depuis qu’il a quitté Haïti. Il savait que les choses ne vont pas bien, il avait appris que l’État haïtien depuis son départ du pays se délite au fur et à mesure.

Mais jamais, au grand jamais, dit-il, il ne s’attendait à trouver une situation aussi catastrophique, alarmante et un abandon aussi généralisé jusqu’à ce stade avancé de décomposition. Le nouveau chef de la Nonciature apostolique croyait retourner dans un pays, certes en crise, où l’insécurité bat son plein et où des « territoires entiers sont perdus », mais pas dans un pays abandonné à lui-même, disloqué et dont l’État perd totalement le contrôle. Quand il a quitté Haïti, il y a plus de trente ans, c’était une période où la population, en dépit des crises politiques récurrentes et profondes, tentait de changer les choses. Sauf que, depuis toutes ces années d’absence, il ne s’est rien passé de positif. A sa grande surprise, Haïti, cette terre de la diaspora africaine dans les Amériques, s’est transformée en terre de perdition. Les oligarques, composés de la classe dirigeante, du Secteur économique et de la bourgeoisie, de concert avec la Communauté internationale, notamment les Etats-Unis et la République dominicaine, se sont arrangés pour transformer le pays en Terra incognita où seuls les nouveaux colonisateurs et les ex-puissances coloniales ont voix aux chapitres prétextant qu’ils sont là pour aider les Haïtiens. Un crève-cœur pour ce fils d’Afrique. D’où l’avertissement, en guise de conseil, de Monseigneur Okolo aux dirigeants haïtiens : « Ne comptez pas sur moi pour redessiner Haïti. Je ne suis pas ici pour vous dire ce qui est bien pour votre pays. Je n’ai pas de plan. Je suis seulement là à vous regarder. Une présence intéressée. »
Jamais un diplomate n’a été si limpide, si précis, si franc à l’égard de la classe politique haïtienne et de l’élite dirigeante qui, depuis plus d’un demi-siècle, abandonnent leur responsabilité à la charge des étrangers, en l’occurrence les Etats-Unis, la France et depuis peu le Canada. Cette piqûre de rappel à la société haïtienne venue de la part d’un diplomate qu’on peut qualifier, sans aucun doute, de « ami d’Haïti », ne peut que faire du bien et donner de l’espoir à l’immense majorité de la population ne sachant à quel saint se vouer depuis que les élites politiques, économiques et intellectuelles ont oublié leur vocation pour ne pas dire trahi leur pays.
On ose espérer que ceux ayant justement la vocation de conduire la nation sur la voie du développement prennent enfin conscience qu’il est temps de se montrer à la hauteur de leur responsabilité devant l’histoire afin de redonner confiance et dignité à un peuple attendant qu’un leader émerge de ce marasme sans précédent de l’histoire pour reprendre le flambeau de nos Pères fondateurs. Le temps presse, semble dire Monseigneur Jude Thaddeus Okolo, le nouveau Nonce apostolique du Saint-Siège à Port-au-Prince, le diplomate que les Haïtiens doivent écouter en cette année 2026.
C.C