Je n’ai pas rencontré le doyen Têtê Godwin comme on rencontre un homme. Je l’ai rencontré comme on embarque pour un voyage. Un voyage sans carte, sans boussole, où chaque étape révélait un pan du Togo, un pan de l’Afrique, un pan de moi-même. Il fut mon guide, mon passeur, mon éclaireur — un historien qui ne se contentait pas de raconter le monde : il le faisait traverser.
La gare Saint‑Lazare : premier départ
Notre périple a commencé à la gare Saint‑Lazare. Je croyais simplement venir saluer un aîné. Je ne savais pas que je montais dans un train qui ne s’arrêterait plus. À peine nos mains serrées, il parlait déjà du pays.
Chaque matin, il me demandait : « Quelles sont les nouvelles ? »
C’était sa manière de vérifier que je n’avais pas quitté le voyage en route.
Avec lui, je découvrais que le Togo n’était pas un territoire, mais une respiration. Il le portait comme d’autres portent un sac à dos : toujours sur lui, toujours ouvert, toujours prêt à être partagé.
Les routes de l’histoire : un carnet toujours ouvert
Voyager avec lui, c’était avancer au rythme de sa plume. Il écrivait comme on marche : sans relâche, sans détour, sans fatigue.
À l’aube, il m’appelait pour savoir ce qui se passait, quelles étaient les nouvelles…
Chaque lieu devenait une étape, chaque événement une halte, chaque nom un repère sur la carte intérieure qu’il dessinait pour moi.
Il disait souvent : « La nuit est longue, mais le jour vient. »
Et je comprenais que son voyage n’était pas seulement géographique : c’était une marche vers la lumière.
Zowla : le village comme boussole
Un jour, il m’a parlé de Zowla. Pas comme d’un village, mais comme d’un sanctuaire.
Il prononçait ce nom avec la douceur d’un pèlerin qui retrouve sa source.
À travers ses récits, j’ai appris que l’histoire d’un peuple commence toujours dans un lieu minuscule, presque invisible, où se forgent les premières fidélités.
Il me parlait de sa mère, de son oncle, de ses ancêtres comme on montre les constellations à un voyageur perdu.
Avec lui, j’ai compris que l’unité n’est pas une idée : c’est un chemin.
Les marches de Paris : l’école du militant
Nos étapes parisiennes avaient la rigueur d’un entraînement.
Porte de Choisy, Montparnasse, Anthony, les réunions de l’UFC…
Il nous formait comme un vieux capitaine forme son équipage.
Il nous apprenait à marcher droit, même quand nous n’étions que quelques-uns.
« Le nombre ne fait pas la victoire, disait‑il. La détermination, oui. »
Même malade, même épuisé, il parcourait des kilomètres pour être présent lors des manifestations de Togo Debout à la Place des Droits de l’Homme au Trocadéro. Je l’ai vu avancer seul dans le froid comme on avance dans un désert, porté par une seule étoile : le Togo.
Sa grotte à Créteil : halte dans l’intériorité
Il y avait aussi les étapes silencieuses. Sa « grotte », comme il l’appelait, était une escale hors du temps. Des livres partout, une énergie dense, une sagesse presque palpable. Il vivait comme un yogi, dans une ascèse qui n’avait rien de triste.
Il m’a appris que la solitude n’est pas un isolement, mais une chambre d’écho où résonne le monde.
Les chemins de la mémoire : un passeur d’âmes
Il connaissait mieux que moi l’histoire de ma propre famille.
Il me parlait de Pa Augustino de Souza, Gazozo, le père de l’Ablodé, de mon père, de lignées entières — car il avait voyagé avec eux. Il avait traversé tant d’époques, tant de combats, tant de figures majeures qu’il était devenu lui-même un carrefour.
Ses livres, ses archives, ses récits sont les bornes kilométriques de notre mémoire collective.
Le dernier tournant
Son départ a été une rupture de route. Un virage brutal. Il est parti avant de voir la liberté qu’il appelait de toutes ses forces.
Mais il m’a laissé une phrase comme un viatique : « Le cheval porte en son ventre la lame de sa propre castration »
Depuis les années 1990, il a façonné en partie ma manière de penser, de marcher, de résister. Nous nous sommes souvent disputés, lui le panafricain absolu, moi le nationaliste pragmatique.
Mais il m’a appris que la liberté exige une radicalité intérieure, une éthique sans compromis.
Ce qu’il me reste du voyage
Aujourd’hui, je marche encore avec son souffle. Son rire espiègle me revient comme un vent chaud.
Sa droiture me sert de bâton.
Sa foi dans l’humain éclaire mes pas. Il m’a appris que l’histoire n’est pas un récit : c’est une route.
Et que certains hommes, rares, deviennent des phares.
Il a fait sa part du chemin.
À nous, désormais, de poursuivre la route de l’Ablodé.
Paris le 1er mars 2026
Par Karl Adadé Gaba