Chers compatriotes togolais, soldats inflexibles de la lutte anti-Gnassingbé, mesdames, messieurs, peuple flottant comme une bouée dans la tempête dictatoriale !
Aujourd’hui, nous pleurons – ou feignons de pleurer – Abass Frédéric Essokoyo Kaboua, décédé le 8 avril à Lomé, à 63 ans, après une vie passée à nous tourner en bourrique, tel un maestro saoul sur son toboggan politique. Moi, le pourfendeur radical contre la dynastie sanguinaire des Gnassingbé, ne viens pas enterrer un héros, mais saluer le prototype absolu de ce qu’il y a de plus détestable dans notre confrontation politique : le *“lankɔ̃isme”, cette course aux *lan kɔ̃ par la trahison pylorique, cet opportunisme alimentaire que notre regretté Godwin Tété dénonçait avec fureur.
Abass Kaboua, *le salaud lumineux, talentueux *politicart qui a roulé tout le monde – pouvoir, opposition, innocents, naïfs – jusqu’à sa mort en série télévisée à plusieurs épisodes. Et pourtant, dans l’ambiance lugubre et glauque de notre lutte pour la libération du Togo, ce troubadour apportait un humour salvateur, un fou du roi dont les sorties étaient de purs chefs-d’œuvre.
Repose en paix ? Disons plutôt *repose dans tes multiples pièces de jeu, maestro de la duplicité ! Mais quel vide dans notre *kantata…
Acte I : L’opposant-comédien de service, cinq étoiles
Retour aux années 2010, quand Frédéric Abass Kaboua, boss du MRC, beuglait depuis Danyi contre le « dictateur » Faure Gnassingbé. Emprisonné pour les incendies des marchés de Lomé et de Kara, il clamait son innocence depuis sa cellule : « Martyr de la liberté ! » Le peuple crédule applaudissait, y voyant le sauveur anti-dynastie.
Mais déjà, ses réparties d’une créativité débridée, ciselées dans un français châtié, transformaient chaque meeting de l’opposition en sketch. Du verbe, de la truculence, du comédien ! Client sérieux sur le théâtre politique, il amusait tout le monde – même ses ennemis – par ses contrepieds et sa verve, qui égayaient l’atmosphère glauque de la résistance.
Dans ses saillies contre Faure Gnassingbé, sous son déguisement d’opposant, il fut sans doute le plus cinglant et le plus performant dans cet exercice : maître de son sujet, il maniait la critique avec une précision presque chirurgicale, mêlant verve, humour et lucidité politique.
Quel génie efficace, à la fois dans la flagornerie et dans l’humour !
Acte II : Le triomphe du boycott électoral de 2018, avant le saut sénatorial
20 décembre 2018 : l’opposition boycotte massivement les législatives. Contre toute attente, Abass Kaboua devient député, nommé par le « petit Gnass » dans le vide laissé par les absents. Triomphe théâtral !
Devant les caméras médusées, il danse en entonnant un célèbre air de zouglou ivoirien prônant le principe du “quand quelqu’un laisse, quelqu’un prend” — symbole parfait de sa mue politique.
Ses ex-camarades toussent de dégoût, le pouvoir ricane, le peuple rit malgré lui. Pirouette chaplinesque : une parfaite illustration du lankɔ̃isme togolais, pur concentré d’opportunisme.
Acte III : Le grand saut pylorique vers le Sénat, sketches inclus
En 2024, la Cinquième République pointe son nez et, hop, notre rebelle troque le pavé pour un fauteuil sénatorial, béni par le tyran. Nommé par qui vous savez, il se met à susurrer : « Tout le Togo vit déjà la 5ᵉ République, il ne faut pas chipoter ! », promettant d’escorter les reines-mères de Danyi droit au palais.
Duplicité ? Opportunisme alimentaire ? Appelez cela du lankɔ̃isme à son apogée ! l’opposition toussait de dégoût, ses commanditaires du pouvoir dictatorial ricanaient, et le peuple naïf planait toujours, comme une bouée ballottée par ce caméléon cinq étoiles.
Sur les plateaux médiatiques, il régnait en maître : un trublion dont les saillies faisaient rire malgré la gravité, porte-drapeau de la tyrannie slalomant comme un pro, poignardant l’opposition pour un plat de maïs sénatorial… tout en nous arrachant un sourire coupable.
Acte IV : Une mort en fanfare, faux départs et leçon personnelle
Et le final, quel panache théâtral ! Annoncé mort en mars (empoisonnement orchestré par Faure, chuchotaient les réseaux), réapparu chancelant à Danyi, puis finalement disparu des suites d’une « longue maladie » malgré les coûteux soins financés par les argentiers du pouvoir RPT-UNIR. Faux départs, rumeurs, contre-pieds : même la mort, il l’a mise en scène pour nous berner jusqu’au bout.
Personnellement, je l’ai confronté une fois sur le plateau d’Africa 24 : le bougre m’a désarçonné par sa franche sympathie en coulisses, m’apportant un soutien inattendu en direct, en m’avertissant de la duplicité de l’autre contradicteur – « l’un des leurs du RPT », m’a-t-il glissé avec son fameux sourire, évoquant leurs accointances. Du pur Abass : flagorneur averti, il dénonçait la trahison tout en en étant le champion !
Salut au maître-chanteur-comédien, leçon pour la lutte
Abass Kaboua, talentueux salaud lumineux ! Ton génie dans la trahison pylorique, cette course aux miettes du tyran, reste inégalé. Mais ton humour hors pair, tes sketches politiques en meeting ou sur plateau, tes réparties ciselées manquaient déjà à notre microcosme politique togolais.
Tu incarnes l’abject de notre politique : flagorneur vendant son âme pour un os, opportuniste troquant ses frères contre un siège. Godwin l’avait vu : le lankɔ̃isme prospère quand des cloportes comme toi courent après la viande gnassingbéenne.
Et pourtant, dans la comédie qu’est notre kantata, ce fou du roi nous manquera. Client sérieux, il égayait le glauque de la lutte.
Au nom de la résistance anti-dictature, je te rends un hommage sarcastique. Ton parcours déglingué nous rappelle pourquoi nous combattons sans compromis : les chevaux de Troie comme toi meurent seuls, mais ils forgent notre vigilance… et nous font rire aux larmes.
Rideau tombé sur ton cirque, Abass Kaboua. À nous de jouer, sans langue de bois ni retournement de veste !
Par Karl Adadé Gaba Letogolais.com
En langue éwé, « lan » signifie “viande” et « kɔ̃ » désigne un “morceau”, une “pièce” ou une “portion”. Donc lan kɔ̃ = “morceau de viande”.