CONAKRY- Après des mois de tensions entre Conakry et Guinea Alumina Corporation (GAC), un accord amiable a finalement été trouvé. Pour Dr Lamine L Dieng, consultant sur les questions minières, cette entente marque une opportunité stratégique pour la Guinée de mieux contrôler ses ressources, fixer un index de référence de la bauxite et accroître les revenus de l’État. Exclusif.
AFRICAGUINEE : Quel regard global portez-vous sur l’accord conclu entre l’État guinéen et GAC ?

DR LAMINE L DIENG : Mon regard sur cet accord signé récemment entre l’État guinéen, la CBG et GAC (Guinea Alumina Corporation) est globalement positif. Pourquoi ? Parce que le secteur minier guinéen est régi par un Code minier très précis.
Comme vous le savez, les nouvelles autorités ont procédé à la récupération de ce permis, estimant qu’il y avait une violation flagrante du Code Minier. À mon avis, cela constitue un atout important pour le gouvernement guinéen. C’est une opportunité sur laquelle l’État peut s’appuyer pour accroître ses revenus à travers cette nouvelle structure récupérée par le gouvernement, qui pourrait s’appeler Nimba Mining Company, tout en valorisant davantage la bauxite guinéenne.
Je pense donc qu’il s’agit d’un événement majeur et d’une avancée importante pour la Guinée dans un contexte où les ressources minières sont au cœur des enjeux mondiaux.
Derrière cet accord, certains évoquent l’intervention de Mercuria à travers une garantie bancaire de 300 millions de dollars. Ce scénario vous paraît-il crédible ?
Honnêtement, je ne dispose pas, à ce stade, d’informations précises concernant un éventuel paiement de Mercuria pour accompagner l’État guinéen dans ce deal. Mais cela reste une possibilité.
Il ne faut pas oublier que la Guinée est un pays minier qui regorge d’importantes réserves de bauxite, essentielles aujourd’hui dans la fabrication de l’alumine et de l’aluminium. Ce “métal blanc” est devenu extrêmement convoité à l’échelle mondiale.
Il pourrait donc y avoir des accompagnements extérieurs afin de favoriser un accord à l’amiable entre le gouvernement guinéen et GAC. C’est envisageable.
Par ailleurs, le montant évoqué ne me paraît pas particulièrement colossal. Si l’on parle de 300 millions de dollars, il faut rappeler que GAC est implantée en Guinée depuis 2015. La société a commencé à exploiter la bauxite dans la région de Boké pour l’acheminer vers sa raffinerie de Dubaï.
Je dirais donc que les dés sont désormais jetés. Mais si un partenaire extérieur souhaite accompagner l’État dans le règlement de ce différend, cela pourrait représenter une opportunité à saisir.
Malgré cet accord, la bauxite extraite sur le site de GAC devrait toujours être exportée vers les Émirats arabes unis. Qu’en pensez-vous ?
Écoutez, la raffinerie de Dubaï est calibrée en fonction des caractéristiques géophysiques de la bauxite de Boké.
Lorsque GAC s’est installée en Guinée, l’un des objectifs était justement d’adapter l’approvisionnement de cette raffinerie à la qualité de la bauxite guinéenne. Mais, au départ, le projet initial prévoyait également la construction d’une raffinerie d’alumine en Guinée, notamment à Kamsar ou dans la région de Sangarédi, à Boké.
Malheureusement, GAC s’est éloignée de ses engagements initiaux, en violation, selon plusieurs observateurs, de la convention de base liant l’État guinéen à cette société. C’est là, à mon sens, que réside le principal problème.
Le Code Minier prévoit notamment qu’après plusieurs années d’exploitation de la bauxite, les sociétés minières doivent engager la construction d’infrastructures de transformation locale, notamment des raffineries. Or, cela n’a pas été fait.
Cela dit, alimenter la raffinerie de Dubaï avec la bauxite de Boké reste aussi une opportunité économique pour la Guinée. Cela ouvre un marché supplémentaire pour la bauxite guinéenne sur le plan international.
Quelles garanties l’État guinéen devrait-il exiger, ou éventuellement offrir, dans le cadre d’un tel accord ?
Je vais vous rappeler un élément très important.
Je suis membre du Conseil d’Administration de l’ANAIM. Il faut rappeler que GAC a contracté des emprunts pour la réalisation de son projet de bauxite, dont le coût était estimé à 1,4 milliard de dollars. C’est également le cas de la CBG dans le cadre de l’extension de ses infrastructures.
Or, les infrastructures dont dispose aujourd’hui la Guinée — notamment les infrastructures ferroviaires et portuaires — appartiennent à l’État guinéen à travers l’ANAIM, l’Agence Nationale d’Aménagement des Infrastructures Minières. Ces infrastructures jouent un rôle central dans la sécurisation des prêts contractés par GAC et la CBG. Elles constituent donc des garanties importantes.
Je pense que l’État guinéen est aujourd’hui suffisamment outillé pour mobiliser des financements et honorer ses engagements vis-à-vis de ses partenaires.
Cependant, ce qui est essentiel, c’est l’instauration d’une gouvernance minière saine, afin que les revenus générés soient utilisés de manière rigoureuse et dans l’intérêt de la République de Guinée.
Le transfert des actifs de GAC à Nimba Mining Company (NMC) vous paraît-il conforme aux bonnes pratiques dans le secteur minier ?
Oui, dans la mesure où il a été question de violations présumées du Code Minier ainsi que de la convention de base liant l’État guinéen à GAC. À partir du moment où ces manquements ont été constatés et que l’État est parvenu à récupérer les infrastructures et installations concernées, je considère que cela peut être conforme aux normes et procédures internationales en vigueur dans le secteur minier.
C’est une évolution importante qui s’inscrit dans une dynamique normale de gouvernance des ressources.
D’ailleurs, si cette démarche n’était pas conforme aux standards internationaux, les investisseurs ne continueraient pas à manifester autant d’intérêt pour la Guinée. Aujourd’hui, de nombreux investisseurs cherchent à s’implanter dans le pays.
Il suffit de regarder le projet Simandou, estimé à près de 20 milliards de dollars. Malgré ce contexte, les investisseurs continuent d’afficher leur volonté de venir investir en Guinée.
À mon avis, cela montre que cette approche reste compatible avec les standards internationaux et les pratiques reconnues dans le secteur minier.
Peut-on parler d’une victoire partielle de GAC dans cet accord, puisqu’elle continuera à sécuriser son approvisionnement en bauxite ?

On peut effectivement voir les choses sous cet angle. Parce qu’il ne faut pas oublier que cela fait près de quinze ans que cette société exploite cette ressource minière.
La raffinerie qui recevait la bauxite de Boké est celle de Dubaï, pilotée par EGA. Donc, d’un côté, cet accord peut être avantageux pour GAC mais de l’autre, il peut également être bénéfique pour la Guinée.
À partir de cette récupération, la Guinée pourrait renforcer son positionnement dans le secteur de la bauxite. Comment ? D’abord, GAC dispose d’un laboratoire de référence capable d’effectuer des analyses d’échantillons de bauxite de différentes qualités.
Ensuite, il y a aujourd’hui un travail engagé autour de l’institutionnalisation du prix de référence de la bauxite. Cela peut faire de la Guinée une véritable plateforme de référence pour la fixation du prix de ce minerai.
Désormais, c’est l’État guinéen, à travers ses structures, qui procède à l’extraction du minerai avant sa mise sur le marché. À mon avis, cela constitue un avantage stratégique important pour la République de Guinée.
Croyez-vous en la capacité de Nimba Mining Company (NMC) à relancer efficacement le projet de Sangarédi ?
Vous savez, les projets miniers sont des projets complexes. Je ne peux pas affirmer avec certitude si cette structure dispose déjà de toutes les capacités techniques nécessaires pour reprendre entièrement le relais mais ce qu’il faut comprendre, c’est qu’aujourd’hui, les infrastructures existent déjà. Et la Guinée possède une longue expérience dans l’exploitation de la bauxite.
Nous avons la CBG, qui totalise plusieurs décennies d’activité en Guinée. Nous disposons également de nombreux cadres et experts guinéens compétents, capables d’assurer la gestion de cette compagnie dans de bonnes conditions.
De ce côté, je ne me fais pas de souci particulier. Les Guinéens ont les compétences nécessaires pour gérer ce type de projet.
En revanche, ce que je demande avant tout, c’est la transparence dans la gestion. Il faut que cette exploitation profite réellement à l’État guinéen et contribue à accroître durablement les revenus du pays, afin que la Guinée tire davantage de bénéfices de ses ressources minières.
Selon vous, à court et moyen termes, quels bénéfices concrets l’État guinéen peut-il espérer tirer de l’exploitation de cette mine ?
L’exploitation de cette mine représente une opportunité importante.
Comme je l’ai indiqué, il y a actuellement un travail autour de l’institutionnalisation du prix de référence de la bauxite. Il y a également une dynamique de mutualisation des infrastructures minières.
Selon les projections, Nimba Mining Company ambitionne d’augmenter la production. Or, une hausse de la production signifie également une augmentation des revenus pour l’État guinéen.
Par ailleurs, des accords multi-utilisateurs ont été conclus entre l’ANAIM, la CBG et GAC pour le transport du minerai vers la côte. C’est un élément très important.
Toutes ces activités pourraient contribuer à renforcer les recettes de la Guinée.
À mon avis, c’est une véritable opportunité. Et si la gouvernance minière est bien assurée, la Guinée pourrait enregistrer une croissance significative de ses revenus, notamment grâce aux activités de Nimba Mining Company.
Existe-t-il des risques pour la Guinée dans la mise en œuvre de cet accord, notamment sur les plans financier, juridique ou stratégique ?

Je préfère rester prudent sur les aspects purement juridiques, car je ne suis pas juriste. Mais, en tant que consultant spécialisé dans les questions minières, je ne vois pas, à ce stade, de risques majeurs liés à cet accord.
Je ne perçois pas de menace particulière sur le plan du financement, ni dans l’exploitation future de cette mine par la nouvelle structure appelée à reprendre les activités de GAC.
Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui, la Guinée dispose d’une solide expérience dans le secteur de la bauxite. Nous assistons à l’émergence et au développement de nombreuses compagnies minières bien structurées dans ce domaine.
Le pays dispose également d’experts capables de mettre en œuvre des mécanismes de « risk mitigation », c’est-à-dire des dispositifs destinés à prévenir et limiter les risques susceptibles d’impacter l’économie nationale ou le fonctionnement des projets miniers.
D’après vous, cet accord marque-t-il une victoire pour l’État guinéen ou une concession importante face à GAC ?
Je dirais que c’est à la fois une victoire et une concession importante.
Pourquoi ? Parce que GAC est présente en Guinée depuis 2015 et exploite la bauxite depuis plusieurs années. Comme je l’ai indiqué au début de notre entretien, l’idée initiale prévue dans la convention était la construction d’une raffinerie à Tchangkoun-Thiolli afin de transformer localement la bauxite guinéenne en alumine.
Malheureusement, la société s’est principalement concentrée sur l’exploitation et l’exportation du minerai vers sa raffinerie de Dubaï.
Aujourd’hui, le fait que la Guinée ait pu reprendre le contrôle de ces installations constitue une victoire.
Mais il y a également une forme de concession, dans la mesure où la bauxite continue d’alimenter cette raffinerie extérieure. Toutefois, ces gisements sont désormais sous le contrôle de la Guinée.
Cela pourrait permettre au pays de mieux se positionner dans la fixation du prix de la bauxite. D’ailleurs, cette dynamique s’inscrit dans le cadre de la création d’un index guinéen de la bauxite.
Qui dit index, dit capacité à mieux maîtriser les prix, les volumes extraits et exportés, mais aussi l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement de la bauxite guinéenne sur le marché mondial.
Plus globalement, quelles leçons ce différend permet-il de tirer pour la gestion future des partenariats miniers en Guinée ?
Je pense que la principale leçon à tirer est positive.
La Guinée est en train d’envoyer un signal fort aux investisseurs en affirmant sa volonté de mieux contrôler l’exploitation de ses ressources naturelles.
Cela signifie qu’il n’est plus question pour des entreprises de venir en Guinée pour spéculer ou violer les textes en vigueur au détriment des intérêts de la population guinéenne.
Je considère donc qu’il s’agit d’un message important.
Et je pense que l’État dispose aujourd’hui des outils nécessaires pour mieux valoriser ses ressources minières, créer davantage de valeur ajoutée et accroître les revenus du pays.
Vous insistez sur la nécessité de fixer un prix de référence de la bauxite. Mais une autre question revient souvent : les quantités exportées ne seraient pas toujours contrôlées au départ, les volumes étant parfois déclarés après le chargement des navires. Dans ce contexte, pensez-vous réellement que cela puisse être rentable pour la Guinée ?

Oui. L’institutionnalisation d’un prix de référence pour la bauxite comporte plusieurs dimensions.
Cela s’inscrit dans le cadre de la création d’un index guinéen de la bauxite. Cet index constituerait un véritable levier pour permettre à la République de Guinée de mettre en place plusieurs mécanismes stratégiques : définir un prix de référence, disposer d’outils fiables pour mesurer les quantités extraites et exportées, et améliorer le contrôle global de la filière.
Il ne faut pas oublier qu’à partir des volumes extraits et exportés, l’État perçoit des redevances minières, notamment les royalties. Ce volet est donc extrêmement important.
La Guinée doit impérativement maîtriser les données liées à l’extraction et à l’exportation de ses ressources naturelles, en particulier la bauxite. Une fois cette maîtrise acquise, l’État sera davantage en mesure de fixer un prix de référence crédible à travers cet index de la bauxite guinéenne.
Par ailleurs, la bauxite guinéenne est très demandée sur le marché international. Elle présente une forte teneur en aluminium et un faible taux de silice, ce qui en fait une ressource particulièrement recherchée par les raffineries d’alumine.
Aujourd’hui, les bases semblent être posées pour créer cet index guinéen de la bauxite et mieux contrôler les quantités exportées, notamment grâce à des outils technologiques modernes capables de mesurer avec précision les volumes qui quittent le territoire national.
C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles la récupération de cette compagnie par l’État peut être stratégique : Nimba Mining Company pourrait devenir une véritable référence dans le secteur minier guinéen.
Certains observateurs estiment que la posture nationaliste des autorités dans le dossier GAC a surtout généré des tensions sans résultats tangibles. Partagez-vous cette analyse ?

Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un échec.
La valorisation des ressources naturelles, notamment de la bauxite, doit avant tout profiter à la Guinée. Le pays détient plus du tiers des réserves mondiales de bauxite. Si nous-mêmes ne valorisons pas cette richesse, personne ne le fera à notre place.
L’investisseur, naturellement, défend avant tout ses propres intérêts. Il est donc normal que l’État guinéen cherche également à défendre les siens et à mieux faire reconnaître la valeur stratégique de ses ressources.
Cette dynamique existe depuis longtemps, mais elle semble aujourd’hui se matérialiser de façon plus concrète. Le retrait du permis de GAC en est une illustration.
À mon avis, cette démarche est légitime. Elle peut permettre à la Guinée de mieux se repositionner sur le marché mondial de l’aluminium et de mieux comprendre les mécanismes liés à l’exploitation de sa bauxite.
L’autre aspect fondamental concerne les caractéristiques chimiques de cette ressource.
GAC dispose de laboratoires performants en Guinée et le pays compte également de bons techniciens capables de réaliser des analyses et des échantillonnages de qualité. Cela permettra de mieux connaître les différents produits dérivés contenus dans la bauxite guinéenne.
Par exemple, la bauxite de Kindia contient du gallium, un métal stratégique très utilisé dans l’industrie électronique, mais dont la valorisation échappe encore largement à la Guinée.
À mon sens, cette nouvelle dynamique représente donc une véritable opportunité. Elle peut permettre à la Guinée de mieux comprendre, maîtriser et valoriser les ressources minières sur lesquelles elle repose.
Interview réalisée par Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 11 mai 2026 08:52