Alors que tous les regards sont tournés vers la Coupe du monde de football, à laquelle Haïti participera, le pays continue de régresser. C’est le seul pays où il est évident pour tous qu’aucun progrès n’a été accompli, quel que soit le plan envisagé. Il n’existe aucune institution représentant véritablement l’État haïtien ; tout est virtuel, car il s’agit d’une vaste imposture omniprésente. Cinq ans après l’assassinat du dernier président légitime, ceux qui ont tiré profit de ce crime odieux, au lieu de remettre le pays sur les rails, l’ont davantage déstabilisé. Le fonctionnement d’Haïti est aux antipodes de celui d’un pays où l’on réfléchit avant d’agir. Les formules qui servent les intérêts des populations ailleurs ne fonctionnent pas en Haïti ; c’est pourquoi aucune mesure prise ne profite jamais au peuple.
La Constitution de 1987 stipule qu’une institution appelée Conseil électoral provisoire (CEP) devait tout d’abord organiser les premières élections afin de devenir ensuite une institution permanente et respectable, comme c’est le cas partout ailleurs. Cependant, en Haïti, cette instance n’a jamais été véritablement mise en place, ce qui a facilité les coups d’État, les escroqueries et toutes sortes d’intrigues nationales. Le provisoire, par choix délibéré, est devenu permanent. Ainsi, sous les mandats de divers présidents, il a même été impossible d’organiser des élections. En raison du manque de confiance et des luttes intestines, le pays se retrouve dans une situation où le pouvoir est exercé depuis plus de dix ans sans aucun scrutin pour renouveler la direction de l’État. Cela n’a suscité aucune inquiétude.
La campagne menée par la classe politique traditionnelle, de concert avec la classe dirigeante, s’est révélée désastreuse. Elle a choisi de changer les dirigeants de l’État en optant pour un régime de transition issu précisément d’un coup d’État contre un pouvoir légitime et constitutionnel. Empêcher le gouvernement légitime de fonctionner pour le renverser, afin de faciliter le processus de transition, est devenu une pratique courante. C’est ce qui explique la situation actuelle : le Premier ministre Ariel Henry, après avoir démantelé en 2021, le Conseil électoral de l’époque, s’est maintenu au pouvoir comme s’il avait été élu. Il a mis en place son propre Conseil, sans pour autant accomplir la mission d’organiser des élections.
Il a fallu un soulèvement populaire armé pour le chasser du pouvoir et l’empêcher de rentrer au pays. Les puissances impérialistes qui dominent Haïti ont politiquement tiré parti de cette situation pour placer de nouveaux pions. Elles ont mis en place un Conseil présidentiel de transition (CPT) composé de neuf membres ainsi qu’un Premier ministre, chargés de perpétuer le désordre, tout en laissant entendre que cela nous mènerait vers un avenir meilleur. C’est l’initiative effrénée d’un ennemi impitoyable qui dépasse les limites de la décence politique. Ce Conseil, investi de la même mission que son prédécesseur à savoir : assurer la sécurité et organiser des élections, n’a fait que piller les caisses de l’État et détourner les fonds publics à son profit personnel.
Au terme de leur mandat, rien n’a été accompli, si ce n’est qu’ils se sont tous enrichis sur le dos du peuple. Les États-Unis sont à nouveau intervenus rapidement pour perpétuer la même stratégie désastreuse. Ils ont soutenu le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé pour le maintenir au pouvoir, à grand renfort de propagande, présence des bateaux de guerre US dans la baie de Port-au-Prince et au service d’objectifs encore plus néfastes et destructeurs. Cette fois, pour amadouer l’opinion publique avec l’appui des Nations unies et d’une force de répression étrangère, les mêmes procédés ont suivi leur cours.
On peut même affirmer qu’il s’agit du pire gouvernement que le pays ait connu ces vingt dernières années. Les contradictions sont évidentes, elles ne trompent plus personne. Tout change de sens dans un contexte où l’on ignore ce que l’avenir nous réserve avec ces opportunistes et complices conscients de cet amas hétéroclite que sont les signataires du « Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections ». Comme ses prédécesseurs, Fils-Aimé n’a pas atteint les objectifs, mais cela ne signifie pas qu’il ne l’a pas atteint pour ceux qui l’avaient imposé au pouvoir. Pire encore, les questions d’organisation des élections, de sécurité et de bonne gouvernance sont le cadet de ses soucis. Il aspire à marcher sur les traces de l’ancien Premier ministre Ariel Henry, cherchant à démanteler le Conseil électoral en place pour en constituer un à sa botte, afin de se maintenir au pouvoir le plus longtemps possible et sans doute jusqu’à une nouvelle mobilisation populaire armée et un DDN.
Tous les gouvernements haïtiens inféodés à l’impérialisme américain refusent catégoriquement d’engager le pays sur la voie de la démocratie et du développement durable. À ce stade, si les choses devaient mal tourner, l’enjeu essentiel demeure de sauver l’honneur du pays. Il est évident que le sort du Premier ministre dépend de ses parrains et protecteurs à Washington, comme l’illustre la visite du Secrétaire d’État-adjoint des Etats-Unis Christopher Landau visant à promouvoir sa marionnette. Pour les puissances impérialistes, ces manœuvres constituent un moyen de maintenir le peuple, engagé sur la voie de la libération, dans un état de faux espoir et d’attente. Face au nouveau désordre imposé par la Maison Blanche et ses alliés de la classe politique traditionnelle en Haïti, il n’y a d’autre solution que le combat et la résistance consciente du peuple haïtien pour la fin de toute répression et la constitution d’un gouvernement de solidarité nationale et populaire capables de proposer un programme concret pour une nouvelle société de vrai progrès social. Il est vain de chercher à contourner l’inévitable ; ce régime d’un cynisme extrême, qui ne recule devant rien pour parvenir à ses fins démagogiques, doit finir par disparaître.
