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Il y a quinze ans, cette semaine même, Haïti Liberté entamait sa fière collaboration avec Wikileaks, l’organisation médiatique qui a fourni au plus grand hebdomadaire d’Haïti près de 2 000 câbles secrets du Département d’État américain, lesquels ont mis à nu le rôle néfaste de Washington dans le pays.
À partir de ces communications classifiées, les journalistes d’Haïti Liberté ont produit des dizaines d’articles rendant compte principalement des interactions de l’ambassade des États-Unis avec la seconde administration du défunt président René Préval, lorsque ce dernier gouvernait Haïti, de mai 2006 à mai 2011.
À bien des égards, l’actuel gouvernement de facto d’Haïti, dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et imposé par la « diplomatie de la canonnière » américaine, constitue un duplicata et un descendant direct du gouvernement de Préval. Les ministres de Fils-Aimé sont issus pour la plupart du courant politique Espwa/Inite de Préval, ainsi que du parti Fanmi Lavalas de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide.

Actuellement, en étroite coordination avec des forces militaires étrangères (mercenaires), le gouvernement Fils-Aimé mène une campagne sanglante de meurtres et de terreur — faisant usage de drones et de chars d’assaut — contre les quartiers pauvres de Port-au-Prince où est basée l’alliance de groupes armés de quartier baptisée Viv Ansanm (« Vivre Ensemble »). Cette offensive militaire constitue le bâton.
Par ailleurs, les forces d’occupation, de concert avec la Police nationale d’Haïti (PNH), s’apprêtent à relancer une fois de plus un Comité national de désarmement, de démobilisation et de réintégration (CNDDR), à l’instar de ce qu’avait fait le gouvernement Préval en 2006 et 2007 contre les « gangs » — principalement à Cité Soleil et à Bel Air — qui résistaient au coup d’État de 2004 contre Aristide ainsi qu’à l’occupation militaire étrangère qui s’ensuivit, menée par la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH).
Sous le Premier ministre de facto Gérard Latortue, la MINUSTAH a perpétré plusieurs massacres effroyables à Cité Soleil, à Bel Air et dans d’autres bidonvilles haïtiens — des faits documentés par les reportages de Haïti Liberté, fondés sur les câbles diplomatiques divulgués par WikiLeaks. René Préval a poursuivi les opérations de la PNH et de la MINUSTAH tout au long des années 2006 et 2007.
Le rôle de la CNDDR consiste à approcher les groupes armés pour leur offrir — avec courtoisie, mais fermeté — l’amnistie, de l’argent et des emplois, à condition qu’ils déposent et remettent leurs armes. Cette campagne de séduction constitue la « carotte ».
Le fait que cette bourgeoisie libérale à double face « accuse le diable » tout en « cherchant à obtenir quelque chose du diable » révèle la profonde contradiction des régimes néocoloniaux haïtiens,
Ce n’est peut-être pas un hasard si le chef de la CNDDR de Préval n’était autre que le père d’Alix Didier Fils-Aimé — Alix « Boulon » Fils-Aimé — lequel s’est longuement entretenu avec des représentants de l’ambassade des États-Unis, comme le révèlent les câbles secrets obtenus par WikiLeaks.
« La pacification des gangs et des militants du (Fanmi Lavalas) FL est demeurée une priorité », écrivait Janet Sanderson, alors ambassadrice des États-Unis, dans un câble adressé à Washington le 30 juin 2006. « Fils-Aimé a estimé que le gouvernement devait cibler une forme de programme d’assistance à l’intention de 6 000 à 10 000 fauteurs de troubles potentiels. » En somme, il souhaitait que Washington fournisse à Préval les fonds nécessaires pour « acheter » les gangs.
« Fils-Aimé a averti qu’environ 6 000 anciens employés du gouvernement et partisans du FL, ainsi que quelque 4 000 jeunes marginalisés et membres de gangs, continuaient de représenter une menace pour la stabilité », a poursuivi Sanderson. « Le gouvernement Préval souhaitait cibler directement cette population par le biais d’aides sociales et de formations professionnelles. Fils-Aimé a remercié l’ambassade des États-Unis d’avoir contribué à un bon démarrage. (Note : l’ambassadrice avait annoncé une nouvelle initiative pour Cité Soleil le 23 juin [2006]. Fin de note.) Fils-Aimé a estimé, sur la base de ses calculs initiaux, que le gouvernement solliciterait un montant total de 25 millions de dollars pour mettre en œuvre son programme d’“apaisement social” — “bien que je n’aime pas ce terme”, a-t-il précisé — sur une période de deux ans. Interrogé sur le risque que ce programme ne favorise indûment les éléments hors-la-loi des quartiers défavorisés au détriment des citoyens respectueux des lois, Fils-Aimé a répondu qu’un tel programme était politiquement nécessaire, soulignant que les quelque 10 000 individus en question avaient le potentiel de prendre les armes et de déstabiliser le pays. »
L’ironie et l’incongruité de cette conversation entre l’ambassade des États-Unis et « Boulon », décédé en 2019, apparaissent clairement lorsque Sanderson dresse le portrait de son interlocuteur.
« C’est un homme qui se décrit lui-même comme un “militant”, doté de références révolutionnaires, mais qui, par ailleurs, “adore les États-Unis” », a entamé Sanderson. « Fils-Aimé est né en 1949 ou 1950 (il est âgé de 56 ans) en Haïti, d’un père haïtien et d’une mère américaine (les registres consulaires indiquent qu’il n’a jamais détenu de passeport américain). Il a fréquenté le lycée à Brooklyn, “où j’ai appris plus l’espagnol que l’anglais.” Il est retourné en Haïti et s’est engagé activement dans la politique communiste. Il a passé du temps à la Grenade, où il a travaillé aux côtés du Premier ministre Maurice Bishop, ainsi qu’au Nicaragua, sous le régime sandiniste, où il a œuvré dans le secteur agricole. Le régime de Jean-Claude Duvalier l’a emprisonné et placé à l’isolement pendant 18 mois au début des années 1980 en raison de ses liens communistes (“mais ils m’ont arrêté pour de mauvaises raisons ; j’étais impliqué dans des affaires dont ils ignoraient tout”). Le régime Duvalier a libéré Fils-Aimé à l’issue de négociations menées avec l’ancien président [Jimmy] Carter et [son ambassadeur auprès de l’ONU] Andrew Young. Fils-Aimé affirme s’être rendu en Libye en 1986 pour solliciter l’aide de Mouammar Kadhafi en vue de renverser Jean-Claude Duvalier ; toutefois, la fuite de Duvalier hors d’Haïti le 7 février a rendu la question caduque. Fils-Aimé a livré toutes ces informations de son plein gré et avec aisance, ajoutant : “Vous devez déjà savoir tout cela, puisque c’est consigné dans mon dossier. ” Et de conclure : “Mais j’ai tiré des leçons de toutes ces expériences, et j’aime New York ainsi que les États-Unis. ” »
Après la chute du régime Duvalier en 1986, Fils-Aimé a fondé la Ligue des anciens prisonniers politiques haïtiens (LAPPH) avec Robert « Bobby » Duval, que Duvalier avait lui aussi emprisonné à Fort Dimanche. Boulon est devenu un ami et un associé de Ben Dupuy, le dirigeant communiste de l’organisation de masse Assemblée populaire nationale (APN), qui deviendra plus tard le Parti populaire national (PPN). Il a assisté à de nombreuses réunions et congrès de ces deux organisations. « Fils-Aimé a été élu à la Chambre des députés… en tant que candidat indépendant représentant Kenscoff et Pétionville, des banlieues huppées de Port-au-Prince », a poursuivi Sanderson. « Il s’est forgé une réputation de politicien avisé, travailleur et intègre, qui s’efforçait d’agir de l’intérieur du système tout en se tenant à l’écart des excès du FL. Fils-Aimé ne s’est rallié à l’équipe de Préval qu’après la victoire de ce dernier au premier tour, en février [2006], mais il s’est rapidement vu confier d’importantes responsabilités en matière de relations avec les partis politiques et le secteur privé… Nous nous attendons à ce qu’il demeure un contact précieux, qu’il convient d’entretenir. »

Nous voyons donc ici un prétendu anti-impérialiste, fort de plusieurs années d’« engagement politique communiste », non seulement fournir « de bon gré » des informations à Washington, mais aussi collaborer avec ce dernier pour écraser la résistance populaire — hostile au coup d’État et à l’occupation — qui émanait des bidonvilles d’Haïti. Récemment, Kervens Louissaint, collaborateur du journal Haïti Liberté, a abordé cette schizophrénie dans un essai.
« Ce que j’appelle “l’État affranchi” possède une intelligence politique extrêmement sophistiquée », a-t-il écrit. « Il parvient constamment à désigner des ennemis extérieurs bien réels afin d’empêcher la population d’examiner avec suffisamment de profondeur la structure interne elle-même », utilisant ces ennemis extérieurs comme « un écran permanent destiné à dissimuler une réalité interne bien plus profonde ».
« Soyons clairs : oui, l’ingérence internationale existe. Oui, le néocolonialisme existe. Oui, les grandes puissances instrumentalisent Haïti au gré de leurs intérêts géopolitiques, économiques et stratégiques. Oui, le néolibéralisme a profondément affaibli les structures locales, détruit les capacités productives, renforcé les dépendances économiques et accéléré certaines formes de désintégration sociale. Tout cela est réel. Et précisément parce que c’est réel, cela devient aussi un outil politique extrêmement efficace. Car, tandis que toute l’attention émotionnelle du peuple est dirigée vers “ l’étranger “, celui-ci s’attarde moins sur la nature du système interne lui-même. Ainsi, les élites politiques dénoncent l’ingérence étrangère tout en recherchant constamment la validation des ambassades. Les acteurs économiques dénoncent la domination étrangère tout en dépendant des circuits financiers internationaux. »
L’analyse de Louissaint saisit parfaitement l’hypocrisie de cette frange « éclairée » de la classe dirigeante bourgeoise d’Haïti, incarnée par René Préval, Alix « Boulon » Fils-Aimé et son fils, Alix Didier Fils-Aimé. En somme, ils tiennent un discours de gauche, mais agissent à droite.
Le fait que cette bourgeoisie libérale à double face « accuse le diable » tout en « cherchant, dans le même temps, à obtenir quelque chose du diable » révèle la profonde contradiction des régimes néocoloniaux haïtiens, explique Louissaint.
Il s’agit d’un État compradore « organisé autour de la dépendance » et qui ne « cherche pas à bâtir une souveraineté organique enracinée dans la population haïtienne elle-même. Au contraire, ils cherchent avant tout à obtenir une validation diplomatique, une reconnaissance internationale, un soutien financier, des accords stratégiques, une protection géopolitique ou une légitimité administrative externe », écrit Louissaint.
Ces représentants bourgeois et petits-bourgeois entretiennent « deux idées contradictoires », souligne-t-il : 1. Le blan (le Blanc) « est le problème », tandis que 2. sa « validation est nécessaire pour gouverner ». En bref, « l’État affranchi ne dépend pas entièrement de sa population pour survivre. C’est là le cœur du problème », conclut Louissaint.
Cette hypocrisie se retrouve au sein de l’ensemble de la classe politique traditionnelle haïtienne, mais l’une de ses illustrations les plus frappantes est la coalition de l’Accord de Montana, établie en août 2021. Cette coalition fut fondée sur le principe de trouver une solution « dirigée par les Haïtiens » au vide politique persistant que connaît la nation — un vide qui dure désormais depuis près de cinq ans, suite à l’assassinat du président Jovenel Moïse le 7 juillet 2021. Pourtant, elle était au comble de la félicité lorsque Washington lui apporta son soutien. Ses dirigeants politiques, tels que Magali Comeau-Denis et Ted St. Dic, posèrent fièrement pour des photographies aux côtés de Brian Nichols et d’autres hauts fonctionnaires du Département d’État.

Aujourd’hui, Aristide a lui aussi rallié ce courant collaborationiste. Bien qu’en sa qualité de prêtre théologien de la libération, il ait jadis déclaré que « le capitalisme est un péché mortel » — annonçant par ailleurs, lors de son discours d’investiture en 1991, que son administration incarnait « la seconde indépendance d’Haïti » —, il agit désormais en éminence grise auprès de Fils-Aimé. Ce dernier fut ouvertement porté au pouvoir par l’administration Trump, laquelle n’hésita pas à sanctionner des membres du Conseil présidentiel de transition (CPT) — à l’instar de Fritz Jean, issu de l’Accord de Montana — dès lors qu’ils osaient exprimer la moindre opposition face à une telle arrogance impériale décomplexée.
En 2006, l’ambassadrice Sanderson a elle aussi adopté Boulon. « Fils-Aimé est une bouffée d’air frais ; il fait preuve d’une combinaison impressionnante de vision stratégique et de sens de la gestion », s’enthousiasmait Sanderson dans un câble secret daté du 15 septembre 2006. Lorsque vous entendez le « Grand Satan » tenir de tels propos à votre sujet, mieux vaut reconsidérer votre position.
Bien entendu, lorsque Boulon ne suivait pas scrupuleusement les directives de l’ambassade des États-Unis, l’estime que lui portait Sanderson s’évaporait rapidement. En septembre 2006, il commença à avoir des différends avec l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) basée à Washington, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et la MINUSTAH, concernant la manière dont le désarmement était mené.
lorsqu’une marionnette néocoloniale ne se montre pas à la hauteur des attentes ou ne répond pas aux exigences formulées à son égard, elle est écartée — voire sanctionnée et punie
« Fils-Aimé a déclaré à plusieurs reprises au cours de la conversation que “le gouvernement d’Haïti est responsable de la politique de désarmement, et non la MINUSTAH” », rapportait Sanderson dans un câble du 29 septembre 2006 intitulé « Début difficile pour le DDR ». Toutefois, elle ajoutait aussitôt : « Nous ne sommes pas outre mesure préoccupés par le désir de Fils-Aimé d’exercer un contrôle sur le processus de DDR, ni par les tensions qui en résultent avec la MINUSTAH. Fils-Aimé, qui est une personnalité forte à part entière, répond également aux pressions directes de Préval, qui exige de pacifier rapidement Cité Soleil et de résister aux efforts internationaux — perçus comme tels — visant à restreindre la capacité de Préval à élaborer des “solutions haïtiennes” aux problèmes d’Haïti. » L’usage de guillemets autour de l’expression « solutions haïtiennes » révèle à quel point elle considère cette idée comme naïve et désuète.
Dès juin 2007, Sanderson commençait à perdre patience avec Boulon, le problème des « gangs » à Port-au-Prince s’avérant bien plus épineux qu’elle ne l’avait imaginé au départ. Dans un câble du 27 juin 2007, elle allait jusqu’à qualifier ses efforts de futiles. « Fils-Aimé a beau avoir le verbe haut, le CNDDR est incapable de citer de nombreuses réalisations tangibles », concluait-elle.
Ainsi, lorsqu’une marionnette néocoloniale ne se montre pas à la hauteur des attentes ou ne répond pas aux exigences formulées à son égard, elle est écartée — voire sanctionnée et punie —, comme en a fait l’amère expérience Fritz Jean, membre du CPT, l’année dernière, comme déjà mentionné. « Lorsqu’un acteur local finit par être sanctionné par des puissances étrangères, la population croit parfois assister à une rupture morale historique », a écrit Louissaint en observant ce phénomène. Mais « ces sanctions ne détruisent pas la structure. Elles ne font que réguler certains acteurs au sein de cette structure ».
En passant en revue des câbles révélés par WikiLeaks datant d’il y a deux décennies, on peut constater que la même structure néocoloniale continue d’être imposée, recourant aux mêmes mécanismes, aux mêmes politiques et aux mêmes politiciens — non seulement au fil du temps, mais aussi de père en fils.
