CONAKRY – Contacté par une connaissance qui lui assurait vivre au Canada, « Dramé » (nom d’emprunt) affirme avoir été convaincu de se rendre en Sierra Leone pour intégrer un prétendu programme de voyage vers l’Amérique du Nord. Sur place, il dit avoir découvert un système de recrutement reposant sur la vente de produits et l’enrôlement de nouveaux candidats. De retour en Guinée, il livre à Africaguinee.com un témoignage détaillé pour alerter les jeunes tentés par ce type de promesses.
« Une amie m’a fait croire qu’elle vivait au Canada »
Selon Dramé, tout a commencé lorsqu’une amie l’a contacté sur WhatsApp pour lui annoncer qu’elle venait de s’installer au Canada. « J’ai remarqué que sa photo de profil semblait être prise dans un port avec des conteneurs et des blancs en arrière-plan. Elle m’a également appelé avec un numéro canadien. Quand je l’ai appelée, elle m’a dit qu’elle se trouvait d’abord à Ontario puis à Edmonton, au Canada. Je me suis dit : « Dieu merci, elle a réussi ». »
Après plusieurs semaines sans nouvelles, son amie a repris contact avec lui. « Elle m’a demandé ce que je faisais en Guinée. Je lui ai simplement dit que je me débrouillais, sans entrer dans les détails. C’est là qu’elle m’a proposé de m’aider à rejoindre le Canada. Au départ, je pensais qu’elle avait voyagé par avion, mais elle m’a dit non, qu’elle avait voyagé par bateau grâce à une compagnie spécialisée. Selon elle, le voyage coûtait 15 millions de francs guinéens, mais il suffisait de verser une partie de la somme avant le départ, le reste étant payé une fois au Canada. »
Un voyage en Sierra Leone présenté comme la dernière étape
Avant toute chose, poursuit Dramé, son interlocutrice lui a expliqué qu’il devait s’enregistrer auprès de cette prétendue compagnie. « Elle m’a dit que les frais d’enregistrement s’élèvent à un million de francs guinéens. Je lui ai dit que je ne dispose pas de cette somme. Elle a alors commencé à m’encourager en me disant que je mérite une vie meilleure et que je dois absolument quitter la Guinée. Elle a insisté sur le fait qu’une personne l’avait aidée lorsqu’elle traversait des difficultés et qu’à son tour, elle veut me tendre la main. Elle m’a même assuré qu’elle va m’aider à régler le reste des frais. »
Hésitant, « Dramé » affirme avoir demandé conseil à un ami proche.
« Je lui ai expliqué toute l’histoire. Il m’a dit d’aller au moins me renseigner, sans toutefois me garantir que tout était fiable. Il m’a conseillé d’aller voir par moi-même. » Convaincu par les explications de son amie, Dramé dit avoir finalement effectué le versement du montant demandé.
« J’ai payé le million de francs guinéens pour l’enregistrement et j’ai envoyé la preuve du paiement. À ce moment-là, je croyais toujours qu’elle vivait réellement au Canada. Elle a toujours donné cette impression en m’appelant avec un numéro canadien et en évoquant régulièrement le décalage horaire. Lorsque c’est la journée en Guinée, elle me dit qu’elle travaille et qu’il fait nuit chez elle. Tout cela me semblait cohérent. »
Quelques jours plus tard, il affirme avoir été contacté par un homme se présentant comme un représentant de la compagnie.
« Il m’a expliqué que leur société est basée en Côte d’Ivoire et qu’il faut poursuivre les démarches. Il m’a demandé si je pouvais être en Sierra Leone le 24 juin. J’ai accepté et j’en ai parlé à mon ami, qui m’a de nouveau conseillé d’y aller pour voir de quoi il s’agit. »
Un voyage en Sierra Leone présenté comme la dernière étape
Après avoir accepté de se rendre en Sierra Leone, « Dramé » explique qu’une opportunité s’est présentée à lui. « J’étais à Conakry lorsqu’un de mes frères m’a annoncé qu’il devait se rendre en Sierra Leone pour des salutations. J’en ai profité pour l’accompagner quelques jours avant la date du rendez-vous qui m’avait été fixée. »
À son arrivée, raconte-t-il, tout semblait soigneusement organisé. « On m’a confié à une personne chargée de m’accompagner. Elle veillait sur moi en permanence. Elle préparait du thé, s’assurant que je mangeais correctement et répondait à tous mes besoins. Avec le recul, je me suis rendu compte que tout cela fait partie de leur stratégie pour me mettre en confiance. À ce moment-là, je n’y voyais rien d’anormal. »
« C’est là que j’ai commencé à avoir des doutes »
Le lendemain, Dramé est conduit dans ce qui lui est présenté comme les bureaux de la société. « J’ai été reçu par un homme qui m’a posé de nombreuses questions : ce que je compte faire au Canada, si j’ai de la famille sur place, le type de travail que je veux exercer ou encore si j’ai des allergies alimentaires. J’ai répondu à toutes ses questions, mais l’état des locaux m’a fait commencer à douter. Je me suis demandé comment une entreprise censée organiser des voyages vers le Canada peut-elle recevoir des candidats dans un bureau pareil. À partir de ce moment-là, je me suis dit qu’il faut être très prudent et chercher à savoir si je n’avais pas affaire à des escrocs. »
À l’issue de l’entretien, poursuit-il, on lui a demandé d’effectuer un nouveau versement. « L’homme m’a dit qu’il fallait absolument payer avant 14 heures. J’ai aussitôt tenté de joindre mon amie, mais elle n’a pas répondu à mes appels pendant plusieurs heures. Elle m’a finalement écrit pour me demander combien je pouvais trouver. Un million de francs guinéens lui-ai-je dit. Elle m’a alors demandé d’augmenter cette somme, promettant qu’elle va ajouter le reste. »
Le jeune homme affirme avoir remis l’argent qu’il avait sur lui. « J’avais également un million de leones, soit environ 400 000 francs guinéens. On m’a demandé d’ajouter cette somme. Comme mes soupçons grandissaient, j’ai aussi simulé un transfert via Max It : j’ai effectué la transaction, pris une capture d’écran, puis je l’ai annulée avant sa validation. Je voulais voir leur réaction. »
Le lendemain, il reçoit une nouvelle convocation. « On m’a demandé de me présenter avec mes affaires, car mon amie m’avait expliqué qu’une fois au Canada, je dois disposer de suffisamment de vêtements avant de commencer à travailler. J’étais donc venu avec une valise. Mais une fois sur place, on m’a demandé de la laisser avant d’entrer dans les bureaux. »
Dans la salle d’attente, Dramé affirme avoir découvert qu’il n’était pas le seul candidat. « Nous étions cinq jeunes, tous venus de Conakry. L’un d’eux m’a reconnu parce que nous habitions le même quartier Gbéssia. Il semblait convaincu que le voyage allait aboutir et remerciait déjà Dieu pour cette opportunité. »
Des téléphones confisqués et des formations intensives
Avant le début de la formation, les organisateurs lui ont demandé de leur remettre ses téléphones. « On m’a expliqué qu’il fallait installer le Wi-Fi sur nos appareils avant le départ. J’ai dit que ce n’était pas nécessaire, puisque chacun pouvait le faire soi-même. Ils ont insisté. Finalement, j’ai accepté de remettre mes deux téléphones, mais sans communiquer mes codes d’accès. Ils les ont rangés avant de me demander de rejoindre la salle où devait se tenir la formation. Les autres candidats ont suivi la même procédure. »
« J’ai reconnu un système qui ressemblait à Q-Net »
C’est au cours de cette séance que les doutes de Dramé se sont avérés. « Le formateur s’est présenté comme un bachelier de la promotion 2020. Il a commencé par parler de développement personnel, puis il nous a expliqué que la société, qu’il appelait « Ignex », commercialise différents produits que nous devions obligatoirement acheter avant de pouvoir voyager : des bracelets, des dentifrices et d’autres articles du même genre. À cet instant, cela m’a immédiatement rappelé le système Q-Net, auquel j’avais déjà été confronté en 2018. »
« Dramé » affirme alors avoir publiquement remis en cause les explications du formateur.
« J’ai levé la main et je lui ai dit que ce qu’il décrivait ressemblait exactement à Q-Net. Je lui ai expliqué que j’avais déjà assisté à ce type de formation plusieurs années auparavant et que cela n’avait jamais abouti. Après mon intervention, le formateur est sorti de la salle à plusieurs reprises pour consulter d’autres personnes avant de revenir avec de nouvelles explications sur le fonctionnement du système. Il parlait de recruter d’autres personnes, de faire acheter des produits et de toucher ensuite des commissions. Pour moi, il ne faisait plus aucun doute que ce n’était pas un véritable programme de voyage vers le Canada. »
À l’issue de la séance, « Dramé » dit avoir tenté de mettre en garde les autres jeunes venus de Guinée. « Je leur ai dit : « Dès que la formation sera terminée, récupérons nos affaires et rentrons à Conakry. Ils sont en train de vous laver le cerveau. » Pour moi, tout était organisé comme un système d’embrigadement. »
Selon lui, le formateur leur a ensuite expliqué le fonctionnement du recrutement. « Il nous a dit que chaque personne invitée disposait de deux places et qu’il fallait obligatoirement faire venir une deuxième personne pour intégrer le programme. Il a ajouté que ceux qui nous avaient invités se trouvaient déjà sur place avec nous. »
La découverte de celle qui prétendait être au Canada
C’est à ce moment-là que le jeune homme affirme avoir découvert la vérité sur celle qui l’avait convaincu de venir en Sierra Leone. « Dès qu’il est sorti, j’ai vu la jeune femme qui m’avait persuadé vivre au Canada s’approcher de moi. J’ai été complètement surpris. Je lui ai demandé : « Tu fais quoi ici ? Je ne t’ai jamais connue dans ce genre d’activités. » »
Le témoin raconte que la jeune femme s’est alors effondrée en larmes. « Elle a beaucoup pleuré, mais elle était déterminée à me convaincre de rejoindre le réseau. Je lui ai dit que, même si elle passait dix ans à m’expliquer, je n’accepterais jamais. Je lui ai surtout dit qu’elle m’a profondément déçu. »
Selon « Dramé », il dit alors avoir tenté d’inverser les rôles en essayant de convaincre son amie de quitter ce qu’il considère comme un système frauduleux. « Je lui ai dit que mon déplacement n’était finalement pas le plus important. Ce qui comptait pour moi, c’était de la sortir de cette situation. Nous avons passé une bonne partie de la journée à discuter. Pendant ce temps, les responsables donnaient, selon moi, des consignes pour qu’elle utilise tous les moyens possibles afin de me retenir sur place, y compris en jouant sur les sentiments et la proximité affective. »
Il affirme toutefois avoir poursuivi ses explications. « Je lui ai expliqué comment, selon moi, ce système fonctionnait réellement. Je lui ai dit : « Vous allez continuer à attirer des gens ici. Chaque nouvelle personne achètera des produits et une partie de cet argent servira à rémunérer ceux qui l’ont recrutée. Ensuite, ces nouveaux venus devront, à leur tour, recruter d’autres personnes. Ce sont les responsables du réseau qui gagnent réellement de l’argent, pas les participants. » »
Le jeune homme dit avoir insisté pour qu’elle abandonne cette activité. « Je lui ai demandé plusieurs fois de quitter ce milieu. Je l’ai rappelé qu’elle mérite mieux que cela. Je lui ai également dit qu’elle a abandonné sa vie de famille pour rejoindre ce groupe et que cela n’en vaut pas la peine. »
Toujours selon son témoignage, leurs échanges étaient régulièrement interrompus par les responsables du groupe. « Chaque fois qu’elle se met à pleurer, les dirigeants nous rejoignent pour savoir ce qui se passe. Ils essayent ensuite, eux aussi, de me convaincre de rester avec eux et d’intégrer leur système. »
« Ils cherchaient à me convaincre de recruter d’autres personnes »
Selon « Dramé », les jours suivants ont été rythmés par des séances de formation destinées, selon lui, à conditionner les nouveaux arrivants. « Là-bas, il ne faut jamais dire « non ». Quelle que soit la demande, il faut toujours accepter. Ils appellent cela le « fracassement ». J’ai participé à plusieurs séances au cours desquelles chacun racontait son parcours et expliquait comment il avait été « fracassé ». Toute la journée, les formations portaient sur le changement de mentalité, les techniques pour convaincre de nouvelles personnes et la manière de recruter ce qu’ils appellent des « clients ». »
« Ils voulaient me laver le cerveau »
Le jeune homme affirme que toute personne remettant en cause le système est immédiatement discréditée. « Toutes les fois que j’ai expliqué que ce n’était pas une bonne chose, on m’a traité de « voleur de rêve ». C’est ainsi qu’ils désignent, selon eux, ceux qui découragent les autres. Moi, je les considère plutôt comme des « laveurs de cerveau ». Ils maîtrisent parfaitement leur manière de parler et de motiver les participants. En seulement deux jours, j’avais déjà retenu leurs slogans et leur façon de s’adresser aux participants. Tout est conçu pour susciter l’enthousiasme et donner l’impression que la réussite financière est à portée de main. »
Malgré les tentatives de persuasion, « Dramé » dit avoir exprimé son souhait de rentrer en Guinée. « Je leur ai expliqué que je veux simplement récupérer mes affaires et retourner chez moi. Je leur ai demandé de me rendre mon argent ainsi que mes téléphones, mais ils ont refusé. Selon moi, ils conservent volontairement les téléphones afin que les nouveaux venus ne puissent pas contacter leurs proches avant d’être complètement convaincus de rester. »
Comment il dit avoir réussi à quitter les lieux
Après plusieurs heures d’insistance, il affirme avoir finalement récupéré un de ses appareils. « J’ai élevé le ton en leur expliquant que j’ai des activités importantes en Guinée et que je ne partirais pas sans mon téléphone. Finalement, ils ont accepté de me le rendre. À partir de ce moment-là, j’ai compris que je devais tout faire pour quitter cet endroit. »
Le témoin raconte que la jeune femme qui l’avait attiré en Sierra Leone continuait, de son côté, à tenter de le convaincre de rester. « Elle voulait absolument que j’intègre le groupe, mais à chaque fois que nous nous retrouvons seuls, c’est plutôt moi qui essaye de la persuader de partir. J’ai senti qu’au fond d’elle, elle n’était pas réellement épanouie dans cette situation. »
Le lendemain, il affirme avoir assisté à une nouvelle séance de formation, tout en préparant son départ. « Pour ne pas éveiller les soupçons, j’ai fait semblant de participer normalement. Je suis même monté devant plus de 300 personnes pour raconter mon histoire, depuis la Guinée jusqu’à mon arrivée en Sierra Leone. En réalité, je cherchais surtout le bon moment pour partir sans difficulté. »
Selon lui, cette stratégie a finalement porté ses fruits. « Après plusieurs démarches, ils m’ont restitué mon argent. J’ai alors quitté les lieux et je suis rentré en Guinée. Aujourd’hui, j’ai décidé de témoigner pour éviter que d’autres jeunes ne tombent dans ce que je considère comme un piège. »
« Il y aurait encore des centaines de jeunes sur place »
De retour en Guinée, « Dramé » affirme avoir tenté d’alerter la famille de la jeune femme qui l’avait convaincu de se rendre en Sierra Leone. « J’ai appelé sa grande sœur pour lui dire que sa cadette n’est pas au Canada, contrairement à ce qu’elle fait croire à toute la famille, mais en Sierra Leone. Je lui ai demandé de tout faire pour la sortir de cette situation. Son jeune frère se trouvait également sur place et était malade. Lorsque je suis allé, ils n’avaient pratiquement rien à manger. Je leur ai laissé un peu d’argent afin qu’ils puissent se nourrir avant mon départ. »
Son appel aux autorités et aux candidats à l’émigration
Le jeune homme dit avoir été profondément marqué par les conditions de vie des personnes qu’il a rencontrées. « Il y avait beaucoup de victimes. L’un des jeunes avec qui j’étais arrivé avait quitté son emploi en Guinée dans l’espoir de rejoindre le Canada. Une fois sur place, il s’est rendu compte de la réalité et il était complètement abattu. Dans le centre où je me trouvais, il y avait environ 300 personnes. D’après ce que j’ai vu, il existe plusieurs autres centres similaires. »
Selon lui, de nombreux Guinéens seraient toujours présents dans ces structures. « Je pense que des centaines de jeunes y sont encore bloqués. Certains continuent d’espérer qu’ils partiront un jour au Canada, alors qu’ils suivent essentiellement des formations destinées, selon moi, à recruter d’autres personnes. C’est pour cette raison que j’ai souhaité témoigner auprès d’un média. Mon objectif est d’éviter que d’autres jeunes tombent dans le même piège. »
« Dramé » affirme avoir tenté, après son retour, de reprendre contact avec la jeune femme. « Depuis que je suis rentré, elle ne répond presque plus à mes appels. D’après ce que j’ai constaté sur place, les participants ne peuvent communiquer librement avec leurs proches. Avant de répondre à un message ou à un appel, ils doivent, selon moi, obtenir l’accord de leurs responsables. C’est aussi ce qui leur permet de faire croire à leurs familles qu’ils vivent réellement au Canada. »
Le témoin assure également avoir été contacté par un autre jeune rencontré en Sierra Leone. « Il m’a expliqué qu’il a essayé de récupérer son argent, mais qu’on lui demande de continuer à coopérer avec le groupe. Cela montre que d’autres personnes commencent elles aussi à comprendre la situation. »
Selon son témoignage, les formations sont principalement animées en français, avec des traductions en soussou, et la majorité des recruteurs qu’il a rencontrés étaient des Guinéens.
« Ils sont très organisés. Ils tiennent des discours de motivation, prient ensemble et donnent l’image d’un groupe sérieux. C’est justement cette organisation qui rend le système crédible aux yeux des nouveaux arrivants. C’est pourquoi je demande aux jeunes de rester vigilants et aux autorités compétentes de s’intéresser à ce qui se passe. Mon seul objectif est de sensibiliser afin d’éviter que d’autres personnes ne soient confrontées à la même situation que moi. »
Dossier à suivre
Siddy Koundara Diallo
Pour Africaguinee.com
Créé le 4 juillet 2026 17:55