J’ai terminé le passionnant livre de la magistrate Magali Lafourcade, La Justice en procès. Les populistes à l’assaut de l’Etat de droit (Editions Les Petits Matins, 2026). Un ouvrage consacré aux attaques adressées à la Justice française, mais dont l’écho résonne dans tous les pays où le populisme a fait irruption, ciblant des magistrats -garants de l’Etat de Droit, parfois sous la menace de mort.
En lisant Magali Lafourcade, j’ai eu une pensée émue pour feu le juge Samba Sall, Doyen des juges d’instruction, qui reçut des torrents d’insultes parmi les plus abjectes pour avoir instruit le dossier d’un homme politique accusé par une citoyenne sénégalaise d’égale dignité devant la loi.
Je me suis procuré ce texte le 25 avril 2026 à la librairie Compagnie, nichée rue des Ecoles. Et pourtant, un paradoxe assez troublant s’est imposé : j’avais du mal à en achever la lecture. Non par manque d’intérêt -bien au contraire. Chaque fois que j’abordais un chapitre, une notification m’en arrachait. Dans ce geste répété, presque honteux, se loge toute la contradiction de notre temps.
Il y a quelque chose de vertigineux dans l’époque que nous traversons. Nous vivons sous le règne du fragment. L’information nous parvient en éclats. Nos fils d’actualité ressemblent à des kaléidoscopes où chaque soubresaut du monde occupe exactement le même espace qu’une querelle sans relief entre supporters du Real Madrid et du Fc Barcelone s’excitant sur Internet. Tout se vaut dans la forme. Tout se dissout dans le flux.
Reculer d’un pas
Non pas se désengager, mais refuser la tyrannie de l’instant : voilà peut-être l’acte le plus politique du moment. La vue d’ensemble n’est pas une posture de surplomb arrogante ; elle constitue une discipline du regard, une manière d’habiter le monde autrement qu’en victime permanente de ses soubresauts.
Car quelques fils, si l’on accepte de les suivre ensemble, dessinent une cohérence. Les démocraties libérales vacillent sous nos yeux mais pas toutes de la même manière, ni pour les mêmes raisons, ni nécessairement vers les mêmes abîmes. On parle d’une crise de la démocratie comme d’un phénomène uniforme, alors qu’il s’agit d’une constellation de crises locales, chacune avec sa grammaire, sa logique et sa catastrophe propres. Les confondre revient à appliquer des solutions génériques à des maux spécifiques.
La prophétie de Francis Fukuyama revient alors nous hanter -non pour nous narguer, mais pour nous instruire. En 1992, un an après l’effondrement soviétique, il annonçait la fin de l’Histoire : la démocratie libérale avait triomphé. Ce qu’il n’avait pas anticipé, et qu’il reconnut plus tard avec une honnêteté rare, c’est que la victoire formelle d’un système ne garantit pas son enracinement dans les esprits. On peut vivre en démocratie sans croire à la démocratie. Le libéralisme a peut-être remporté la guerre des idéologies tout en perdant simultanément la bataille du sens.
Ce qu’il faut bien appeler de nouveaux fascismes
Ces fascismes contemporains ne ressemblent pas aux anciens. Pas de chemises brunes, ni de grand récit racial brandi en étendard. Ils sont plus souples, plus insidieux, capables d’emprunter le vocabulaire démocratique pour mieux le vider de l’intérieur. Ils prospèrent non sur la pauvreté absolue, mais sur les passions tristes -cette notion politique redoutable identifiée par Spinoza et que nos sociétés produisent en abondance depuis deux décennies.
Ce qui les unit, malgré leurs différences apparentes : la désignation d’un ennemi intérieur, la promesse d’un ordre retrouvé par le canal de l’antisystème, le mensonge permanent, le refus catégorique du désaccord, les mêmes étendards de haine. En cela, ils constituent l’exact contraire de la vue d’ensemble : le triomphe du fragment érigé en vérité totale.
C’est ici que la littérature retrouve son droit imprescriptible. Hannah Arendt (1906-1975), philosophe politique et tisseuse d’avenir, avait compris le totalitarisme avant même qu’il ne porte son nom. Elle nous rappelle qu’un récit -qu’il soit philosophique ou romanesque- n’informe pas : il habite. Il installe le lecteur dans une conscience autre, lui fait éprouver des peurs qu’il n’aurait jamais su nommer seul. En cela, la littérature est politique non parce qu’elle dicte quoi penser, mais parce qu’elle oblige à penser. Et, dans un monde qui confond le fragment avec la vérité, cette exigence constitue peut-être le geste le plus juste et le plus radical. La lecture du roman Le Mage du Kremlin, de Giuliano da Empoli, en est un exemple éloquent : elle nous fait éprouver, de l’intérieur, le poids politique de la fiction.
Ces crises -démocraties fragilisées, inégalités criantes, fascismes renaissants- racontent au fond une même histoire : celle d’une modernité qui a produit des richesses et des libertés sans précédent sans parvenir à résoudre la question du sens.
Dans un monde qui confond l’urgence avec la profondeur et le bruit avec la pensée, prendre le temps de la vue d’ensemble devient peut-être l’acte de résistance le plus discret, et le plus nécessaire. Résister au fragment. Résister à la peur. Résister à la haine. Résister à la tentation du bouc émissaire qui simplifie tout en détruisant tout.
C’est pourquoi je fais miens ces mots de Jean-Paul Sartre : «La résistance est un refus de céder au découragement.»
C’est ici que commence la chronique «Vue d’ensemble» que je tiendrai désormais tous les vendredis dans les colonnes du Quotidien.
Par Birane DIOP