Fils de feu Côme Mankassa, figure intellectuelle respectée au Congo, Donald Mankassa poursuit, à sa manière, le combat des idées et de la transmission de son père. Sans posture d’opposant systématique ni complaisance envers le pouvoir, il observe avec inquiétude la place accordée ou plutôt non accordée à la Culture dans le projet politique du Président Denis Sassou-Nguesso. Pour lui, le silence entourant la Culture n’est pas anodin, il révèle un malaise plus profond touchant à l’identité même du pays. Interview.
« La culture est le grand non-dit »
Selon vous, la Culture a été oubliée dans le projet du président réélu ?
Donald Mankassa :
À moins d’être devenu aveugle, ce dont je doute encore, je n’ai trouvé, dans ce projet, aucune réflexion structurée sur la Culture. Pas une phrase forte, pas une vision, pas une ambition clairement formulée. C’est troublant. Est-ce un oubli ? Une indifférence ? Je ne saurais le dire. Mais une chose est certaine : la Culture apparaît comme un non-dit. Et ce silence m’ébranle profondément. Parce qu’une nation ne se construit pas seulement avec des routes, des ponts ou des statistiques économiques, non. Elle se construit aussi avec des récits, des imaginaires, des langues, des chants, des bibliothèques, des théâtres, des archives. La Culture est la mémoire vivante d’un peuple. Lorsqu’elle disparaît des priorités publiques, c’est souvent le signe qu’un pays commence à perdre le fil de lui-même.
« Le Congo fut une puissance culturelle »
Cette absence vous touche personnellement ?
DM :
Évidemment. Je viens d’une génération qui a connu un Congo rayonnant culturellement. À une époque, notre pays comptait parmi les grands foyers culturels africains. La littérature congolaise faisait entendre sa voix sur le continent ; la peinture, la musique, le théâtre participaient à notre prestige. Brazzaville était une capitale intellectuelle et artistique. Aujourd’hui, il faut avoir l’honnêteté de dire que ce rayonnement s’est affaibli. Le drapeau de la Culture congolaise flotte à mi-mât. Et je ne crois pas que le simple retour de Jean-Claude Gakosso au ministère de la Culture suffise à inverser cette tendance. Le problème est plus profond. Il touche à la vision même que l’État se fait de la culture.
Pendant longtemps, en Afrique, on a considéré la Culture comme un supplément d’âme, quelque chose d’ornemental, alors qu’elle est une force économique, diplomatique et politique majeure. Regardez la Corée du Sud avec la K-pop, le Nigeria avec Nollywood, ou même la Côte d’Ivoire avec son industrie musicale. Ces pays ont compris que la Culture produit de l’influence, de l’emploi et du récit national.
« Là où il y a du noir, il demeure une lumière »
Peut-être parce que la Culture congolaise ne vaut plus grand-chose aujourd’hui ?
DM :
Je ne dirais jamais cela ! Là où il y a du noir, il reste toujours une lumière. La preuve : regardez Fally Ipupa au Stade de France. Ce n’était pas seulement un concert. C’était un moment symbolique pour toute une génération africaine. Et ce qui m’a profondément touché, c’est l’hommage qu’il a rendu, à sa manière, au rythme et à la danse de Jacques Koyo. J’en ai eu les larmes aux yeux.
Cela signifie que notre patrimoine continue de vivre, parfois malgré les institutions. Les artistes congolais demeurent des passeurs de mémoire. Même quand l’État semble absent, eux continuent de faire circuler une identité, une élégance du rythme et de la parole. Mais attention : un peuple ne peut pas éternellement laisser ses artistes porter seuls le poids de sa mémoire collective. Il faut des écoles d’art, des maisons de la Culture, des archives, des politiques publiques ambitieuses. Sinon, nous finirons par consommer les souvenirs d’une grandeur passée sans jamais préparer celle de demain.
« Sans culture, le progrès devient mécanique »
Finalement, quel rôle devrait jouer la Culture dans un projet de société ?
DM :
Un rôle central. Aucune religion là-dessus. Car la Culture humanise le développement. Sans elle, le progrès devient mécanique, froid, sans âme. Vous pouvez construire des immeubles partout ; si vous ne produisez plus de pensée, plus de création, plus d’imaginaire collectif, vous fabriquez simplement des villes sans mémoire. La culture apprend aussi à un peuple à se regarder autrement qu’à travers ses crises politiques. Elle réconcilie les générations. Elle permet à une jeunesse de comprendre qu’elle appartient à une histoire plus vaste qu’elle-même. Je crois profondément qu’un pays qui cesse de raconter sa propre histoire laisse d’autres la raconter à sa place. Et, très souvent, ils la racontent mal.
Propos recueillis par Florence Banzouzi
