La question de la légitimité, au Togo, demeure une équation que nul souverain héréditaire des pensées d’antan, ni philosophes n’a encore su résoudre — à vrai dire ; jamais sincèrement.
Du 27 avril 196 à nos jours, retenons que les spectacles que l’histoire, dans sa malice coutumière, réserve aux nations les plus dignes de la pitié des esprits : celui d’un peuple qui, ayant rompu ses chaînes coloniales au prix de mille sacrifices et d’une éloquence civique digne des plus belles heures de la Rome pontificale républicaine, se voit, à peine affranchi de la tutelle étrangère, coiffé d’une nouvelle servitude, d’autant plus humiliante qu’elle procède non d’une conquête extérieure, mais d’une usurpation intérieure, conduite par des mains que la patrie elle-même avait nourries.
Le Togo, il faut le dire avec toute la gravité qu’impose un diktat funèbre, offre au regard du présent l’image d’une richesse proprement inépuisable. Et les mémoires en souffrent, bien sûr. Tel un théâtre somptueusement orné des décors d’une souveraineté nationale, le Togo, où les acteurs arborent avec un sérieux admirable les costumes de la République — constitutions, assemblées, scrutins, présidences —, présente, à y regarder de près, une farce militaire d’une grossièreté déconcertante, reconduite depuis plus d’un demi-siècle avec la constance d’un rituel et l’impudeur d’un dogme, celui des Gnassingbé.
On se souvient, sans la moindre mélancolie feinte, que ce pays eut un véritable fondateur, un homme dont la pensée politique était d’une trempe assez ferme pour résister aux séductions du despotisme et dont le projet national dépassait les limites de l’intérêt personnel. Sylvanus Olympio, premier président du Togo, portait en lui cette vertu rare et presque anachronique parmi les gouvernants : la conviction sincère que l’indépendance d’un peuple ne saurait se réduire à la simple substitution d’un maître étranger par un maître indigène.
Oui, Gnassingbé Eyadéma. Mais hélas, les efforts du véritable père de l’indépendance, tout comme ses avertissements contre la dépendance monétaire, ses tentatives d’ériger un État fondé sur quelque chose de plus solide que l’arbitraire d’un sabre, furent rendus vains, définitivement et tragiquement vains, par une balle d’assassin au matin du 13 janvier 1963. Ainsi meurent la RES-publica : non dans la tempête des grandes révolutions, mais sous le couteau vulgaire d’un pronunciamiento de caserne, celui du cuisinier Étienne Gnassingbé Eyadéma.
Voilà la première leçon que dispense généreusement l’histoire du Togo à qui veut bien s’y instruire : le despotisme le plus durable n’est pas celui qui se proclame tel avec franchise, mais celui qui emprunte le masque de la légitimité républicaine pour mieux dépouiller le corps civique de toute substance. Eyadéma Gnassingbé, cuisinier aguerri devenu homme d’État par la seule grâce des baïonnettes, gouverna donc trente-huit ans durant avec cette habileté propre aux tyrans de province qui savent tenir d’une main le sceptre et de l’autre le catéchisme constitutionnel, distribuant des constitutions comme d’autres distribuent des libelles, avec la tranquille certitude qu’aucune d’entre elles ne les contraindrait à quoi que ce soit de fâcheux.
Du père au fils, le régime togolais accomplit en 2005 ce qu’aucun théoricien du despotisme éclairé n’aurait osé proposer sans rougir : la transformation de la République en patrimoine successoral. À la mort d’Eyadema, le cirque continue bel et bien, et les prétoriens, dont la fidélité se monnaie au prix du sang des concitoyens, font preuve de la même célérité et du même naturel que les vieilles monarchies féodales d’autrefois. Et la Constitution, ce texte sacré au nom duquel on exige des gouvernés une obéissance sans réserve, est violée avec une désinvolture qui en dit long sur la considération dans laquelle le tyran tient ses propres serments.
Les Togolais ne plient pas, et c’est en eux que réside la seule dignité de cette histoire. Le peuple n’a pas renoncé à exprimer son mécontentement. Les grandes vagues de protestation de 2017 et 2018 témoignent que la mémoire civique n’est pas morte, que les enfants de cette nation blessée n’ont pas consenti à tenir pour légitime ce que l’histoire a enregistré comme une usurpation. Ils descendent dans les rues, ils crient, ils résistent, et l’on tire sur eux, comme on tira sur leurs pères, avec cette ponctualité immuable qui constitue la seule tradition véritablement respectée par le régime.
Le Togo est un État où la République n’est plus qu’une enseigne, où la Constitution n’est plus qu’un ornement, et où le pouvoir se transmet de père en fils comme une propriété foncière, tandis que les héritiers d’Olympio — de son œuvre, de son espérance — demeurent dans l’antichambre d’une souveraineté populaire sans cesse promise et sans cesse différée. Qu’on appelle cela démocratie si l’on veut : les mots, en politique, ont depuis longtemps appris à survivre aux réalités qu’ils étaient censés désigner.
L’histoire du Togo est aussi humiliante car elle ne procédait point d’une conquête venue du dehors, mais d’une usurpation née du dedans, perpétrée par des mains que la patrie elle-même avait formées, élevées et honorées. Telle est, en définitive, la leçon amère que ces six décennies d’indépendance formelle imposent à la réflexion : la liberté conquise n’est point la liberté garantie, et nulle chaîne n’est plus lourde à porter que celle que forgent, dans l’ombre des fils ingrats d’une nation trahie.
L’impératif de probité intellectuelle aurait dû conduire toute conscience éprise de vertu à magnifier l’héritage de Sylvanus Olympio, l’authentique père de la Nation togolaise.
Par : Ben Djagba Salt Lake City 20 avril 2026