
Le lancement, à Bruxelles le 7 avril 2026, de l’Alliance des Démocrates du Sahel (ADS) face à l’Alliance des États du Sahel (AES) n’a rien d’un simple épisode de contestation politique. Réunie autour d’une cinquantaine d’acteurs issus du Niger, du Mali et du Burkina Faso, cette coalition née en Europe affirme vouloir restaurer l’ordre constitutionnel, défendre les libertés publiques et mobiliser des pressions internationales contre les autorités actuelles.
Mais derrière ce discours calibré, la lecture qui s’impose dans une grande partie de l’opinion sahélienne est celle d’une construction politique hors-sol, pensée loin du terrain et sans véritable ancrage populaire dans l’espace AES. Le choix de Bruxelles n’est pas neutre. Il nourrit l’idée d’une offensive de recomposition politique appuyée par des réseaux extérieurs et relayée par des ressortissants nigériens, burkinabè et maliens vivant entre l’Europe et certains cercles de l’exil sahélien. Beaucoup y voient, à tort ou à raison, la main de circuits d’influence liés à l’ancien dispositif français, certains allant jusqu’à évoquer la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). À ce stade, aucune preuve publique ne permet de l’établir formellement. Mais le timing, la géographie du lancement et la sociologie des initiateurs suffisent à installer durablement cette perception dans le débat public.
Le problème majeur de l’ADS est ailleurs : son absence de profondeur sociopolitique dans les trois pays concernés. L’AES, devenue confédération, représente aujourd’hui près de 71,4 millions d’habitants sur environ 2,78 millions de km², soit l’un des plus vastes ensembles politiques du continent africain. Cette profondeur démographique et territoriale donne à la dynamique de refondation une base que les coalitions d’exil peinent structurellement à concurrencer.
Les populations du Niger, du Mali et du Burkina Faso ont surtout intégré une rupture historique : pendant plus de dix ans, les anciennes architectures sécuritaires, incluant les dispositifs français et européens, n’ont pas réussi à enrayer durablement l’expansion terroriste dans la zone des trois frontières. C’est cette mémoire collective qui explique l’adhésion progressive à une nouvelle doctrine politique fondée sur la souveraineté, la coopération d’égal à égal, la mutualisation militaire régionale et la maîtrise accrue des ressources nationales.
C’est précisément là que l’ADS commet son erreur d’appréciation la plus lourde. Elle semble croire qu’une coalition lancée depuis l’Europe, portée par des figures de l’exil et des relais politico-médiatiques extérieurs, pourrait inverser une dynamique déjà enracinée à Niamey, Bamako et Ouagadougou. Or, dans l’imaginaire collectif des peuples sahéliens, la légitimité se mesure désormais à la capacité de défendre le territoire, d’assurer la sécurité, de reprendre le contrôle économique et de restaurer la souveraineté des décisions publiques.
Dans ce contexte, l’hypothèse d’une connivence entre des réseaux européens et certains Nigériens, Burkinabè et Maliens installés à la fois dans l’espace AES et en Europe alimente logiquement le soupçon populaire. Non parce que cette thèse serait démontrée, mais parce qu’elle correspond à la perception d’une tentative de recyclage politique opérée à distance, au moment même où la confédération consolide son architecture institutionnelle.
C’est pourquoi cette initiative apparaît déjà comme une peine perdue. Elle se heurte à une réalité massive : la refondation n’est plus seulement un projet institutionnel, elle est devenue dans les trois pays une adhésion populaire de profondeur, portée par le rejet des anciennes tutelles, la réaffirmation de la souveraineté et la récupération graduelle de la maîtrise des richesses nationales.
Le Sahel a changé de centre de gravité. Ceux qui pensent encore pouvoir en écrire l’avenir depuis Bruxelles, Paris ou d’autres capitales européennes risquent de se heurter à une vérité simple : dans l’espace AES, la page de la dépendance a déjà été tournée par les peuples eux-mêmes.
Par Ousmane Jazy
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