
(30e partie)
En dépit de tous les efforts déployés par les autorités, les oppositions ne désarment point. A chaque initiative du gouvernement, les opposants contre-attaquent par des mises en garde et appellent au boycott du processus référendaire. En effet, pour de nombreux acteurs politiques, la conjoncture ne s’y prête pas pour organiser des élections. C’est le cas pour Stanley Mesalier, dirigeant du parti Indigène, qui est aussi membre de la plateforme politique Héritage National dont il est le porte-parole. Il estime que les autorités font fausse route. Dans une déclaration faite devant la presse le samedi 30 août 2025, cet opposant déclarait : « Qu’aucune condition favorable n’est réunie pour s’attendre dans les prochains mois à la réalisation des élections. Les membres du CPT n’inspirent pas confiance.
La Transition actuelle ne crée pas un climat propice. Le pays a besoin d’un nouveau leadership politique honnête, intègre, compétent, patriote et axé sur les résultats, capable de : rétablir la sécurité sur l’ensemble du territoire afin que les déplacés puissent regagner leurs foyers ; que les routes soient accessibles et que les citoyens circulent librement, y compris avec la réouverture de l’aéroport international Toussaint Louverture ; relancer l’économie, dans un contexte où moins de 1 % de la population peut dépenser 10 dollars américains par jour, alors que les gangs paralysent les activités de la classe moyenne ; mettre en place un véritable schéma d’aménagement du territoire ; organiser des élections permettant l’émergence d’un personnel politique légitime et légal pour gouverner au nom du peuple haïtien. » En même temps, un ex-directeur technique du Conseil Electoral Provisoire mettait en doute la capacité de son ancien organisme à réaliser des élections dans ce délai qu’il juge éminemment trop cout. « Il faut un délai minimum de 120 jours pour organiser un scrutin, à condition que l’institution électorale fonctionne normalement, notamment à travers ses bureaux communaux (BEC) et départementaux (BED).
Mais, plusieurs difficultés majeures se présentent : l’incertitude constitutionnelle, entre le texte actuel et le projet de nouvelle Constitution ; la loi référendaire qui impose un délai de 60 jours de sensibilisation avant toute mise en application ; les retards liés à la liste électorale que l’Office National d’Identification (ONI) doit fournir ; et surtout, l’insécurité généralisée qui frappe notamment l’Ouest et l’Artibonite, deux départements stratégiques. À cela s’ajoute l’absence de consensus politique. De nombreux partis continuent de contester la légitimité du CPT ou expriment une profonde méfiance envers les autorités en place » avançait-il le 30 août 2025 au quotidien Le National. Pendant ce temps, les dirigeants de la Transition poursuivent la mise en place des infrastructures pour le référendum et les élections. Le mardi 9 septembre 2025, visite de travail à l’Office National d’Identification (ONI) pour le Conseiller Présidentiel Louis Gérald Gilles.
Le Directeur général de cet organisme, Reynold Guerrier, avait accueilli ce membre du CPT pour faire le point sur l’avancement des opérations de son institution. Selon une note de presse émanant de l’ONI à la fin de la rencontre, on apprend que : « Cette rencontre a été l’occasion pour le Directeur général de l’ONI, Reynold Guerrier, de présenter les progrès réalisés dans l’inscription de la population pour avoir leur carte d’identité. Près de 6,3 millions de citoyens sur les 7,4 millions en âge de voter disposent déjà de leur carte d’identification nationale » d’après un décompte de l’Office National d’Identification du 9 septembre 2025. Mais, en dépit de toutes ces démarches, aucune date n’avait été avancée par les autorités qui continuent pourtant à multiplier les actes symboliques pouvant donner l’impression qu’elles sont bien décidées à réaliser un référendum et des élections générales au cours de l’année 2025. Bien que certains signes ne trompent personne.
Trois semaines après avoir reçu le texte définitif de la nouvelle Constitution de la part du Comité de pilotage, le Conseil Présidentiel de Transition n’avait donné aucun avis officiel sur le document. A part le Président du CPT, Fritz Alphonse Jean, qui avait indiqué dans la presse que l’Exécutif n’était pas satisfait du travail qu’avait réalisé l’équipe dirigée par l’ancien Premier ministre Enex Jean-Charles et qu’il n’y avait rien comme position officielle du pouvoir. Par respect sans doute de la hiérarchie, la Primature non plus n’avait exprimé sa position préférant attendre celle de la présidence qui était loin d’être favorable au texte final. En tout cas, les responsables du CEP disaient qu’ils étaient prêts à toute éventualité et que l’institution électorale était en mode élection ou référendum suivant la volonté du pouvoir Exécutif. Un membre du CEP contacté le 15 septembre 2025 par le journal Le Nouvelliste sur le silence du CPT sur le texte de la nouvelle Constitution et de la non publication de date pour le référendum répondait ceci : « Nous sommes en train de mettre la machine en marche soit pour organiser le référendum ou pour les élections. Le CEP attend les directives du Conseil Présidentiel de Transition. Au Conseil Electoral nous travaillons en même temps sur deux possibilités. Si le CPT nous demande d’organiser le référendum ensuite les élections, nous serons prêts. S’il nous demande d’organiser uniquement les élections, nous serons prêts aussi. Notre mandat consiste à organiser le référendum et les élections générales dans le pays. Mais nous attendons la publication du texte final de la nouvelle Constitution et cela doit venir des membres du CPT. Nous sommes au courant que le Comité de pilotage a déjà remis au CPT le texte final, mais, politiquement, ne savons pas ce que le Conseil Présidentiel compte en faire. En attendant la décision politique de l’Exécutif, nous faisons sur le terrain le travail technique.

Les mises en place que nous sommes en train de faire concernent et le référendum et les élections. Les matériels non sensibles déjà achetés en 2021 lors de la tentative de référendum du Président Jovenel Moïse serviront pour le référendum. Ces équipements sont entreposés dans des conteneurs. Nous attendons le rétablissement de la sécurité afin de les transporter dans nos bases logistiques dans les régions. » Finalement, à la mi-septembre de 2025, même le Conseil Electoral Provisoire ne pouvait dire avec certitude si le pouvoir avait l’intention d’organiser un référendum ou une élection ou les deux comme il était prévu dans le calendrier que le CPT avait lui-même établi. D’où l’interrogation de certains observateurs qui se demandaient où était passé le projet de référendum constitutionnel. Inquiétude d’autant plus légitime que les autorités gardaient un silence inquiétant sur le projet de la nouvelle Constitution qu’elles avaient reçu depuis quelques semaines.
Pendant que la présidence reste motus et bouche cousue sur le texte de la réforme constitutionnelle, les organismes dédiés pour mettre en place les modalités pour avoir de bons scrutins poursuivaient leurs activités. Tel est le cas de l’ONI (Office National d’Identification) qui a consacré une journée aux doléances de la population de la région métropolitaine de Port-au-Prince dont une partie d’entre elle était contrainte, par les gangs armés, d’abandonner leur maison. Cette journée organisée le 17 septembre 2025 au Lycée national de Pétion-Ville où l’ONI avait établi un nouveau bureau a été, selon Reynold Guerrier, le directeur général de cet organisme public, l’occasion d’ouvrir un dialogue avec la population.
D’après lui, cette « Journée de doléances traduit notre volonté de rapprocher davantage l’ONI de la population, en donnant la parole aux usagers et en plaçant leurs besoins au centre de nos priorités ». Faute de pouvoir organiser des élections en temps et en heure, les membres du Conseil Électoral Provisoire créent un précédent pour l’institution. Le vendredi 19 septembre 2025, la presse et le grand public apprenaient qu’il y a eu du changement au sein de l’équipe dirigeante du CEP. Et pas des moindres ! Le Président Patrick Saint-Hilaire qui avait été élu alors que le CEP n’était pas complet a, selon ses dires, démissionné de son poste tout en restant membre de l’organisme électoral. « Je n’ai pas démissionné devant les difficultés qui entourent le processus électoral dans ce contexte particulier et hautement sensible.
Ma décision a été mûrement réfléchie. Je reste jusqu’ici membre du Conseil Electoral fermement attaché aux valeurs et principes indispensables à l’organisation d’élections crédibles. Depuis mon installation à date, j’ai exercé mes fonctions avec détermination, transparence et sens du devoir. Ce moment de transition inédite doit symboliser la continuité institutionnelle et l’attachement sans équivoque à la mission qui nous est confiée : garantir la crédibilité du processus électoral. » De ce fait, cette démission a provoqué une mini révolution en interne. Tout ou presque a été chamboulé dans l’organigramme des 9 membres. Jacques Desrosiers, le représentant de la presse, devient le Président de l’institution électorale en remplacement de Patrick Saint-Hilaire. Lors de son installation en tant que nouveau patron du CEP, le lundi 13 octobre 2025, il a entre autres déclaré : « Mon installation n’est pas une rupture avec les bonnes pratiques de gestion administrative et financière, au contraire, elle va consolider les acquis pour la bonne marche de l’institution. Ensemble nous allons travailler à renforcer la confiance du public dans le processus électoral.
Nous allons favoriser un dialogue constructif et inclusif où chaque voix sera entendue et chaque contribution valorisée. Nous allons développer des initiatives visant à renforcer l’éducation civique, à sensibiliser la population à l’importance de chaque vote et à nous assurer que chaque candidat et chaque électeur se sente en sécurité tout au cours du processus. » Le reste du bureau est composé de : Jaccéus Joseph, représentant des associations de paysans, vice-Président ; Peterson Pierre-Louis, représentant des cultes réformés, Secrétaire et Nemrod Sanon, représentant du Secteur syndical, Trésorier. Pour justifier cette révolution de Palais, certains au CEP expliquaient à la presse que : « La première élection à la suite de laquelle Patrick Saint-Hilaire avait été élu Président a été une élection provisoire parce que le CEP n’était pas complet, il n’y avait que sept membres à ce moment-là. Maintenant, avec tous les neuf membres, on a décidé de réaliser de nouvelles élections. »
Ils jurent qu’il n’y a pas eu de problèmes en interne, c’est juste une question d’harmonisation. Dans le Nord-Est, au cours de la première semaine du mois d’octobre 2025, le CEP et l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) ont organisé une formation à l’intention des membres du bureau électoral départemental (BED) et ceux des bureaux électoraux communaux (BEC). Cette activité menée par la direction départementale du Nord-Est de l’ULCC portait sur le thème : « Les risques d’atteinte à la probité dans le processus électoral » et avait pour objectif de sensibiliser les responsables électoraux aux comportements et pratiques susceptibles de compromettre l’intégrité et la transparence du scrutin. Cette initiative s’inscrit dans la stratégie nationale de l’organisme contre la corruption visant à promouvoir la bonne gouvernance et à prévenir la corruption au sein des institutions publiques.
Quelques jours plus tôt, à la tribune des Nations-Unies lors de son allocution à la 80e Assemblée générale tenue du 23 au 29 septembre 2025, le Président du CPT, Laurent Saint-Cyr, allait reconfirmer l’intention des autorités haïtiennes de poursuivre le processus malgré les difficultés rencontrées sans toutefois donner une date précise ni pour le référendum ni pour les élections générales que la Communauté internationale tente d’arracher auprès du CPT. Le représentant du Secteur économique et d’affaires au sein du CPT déclarait : « En dépit des multiples défis liés à la crise sécuritaire, le processus électoral pour lequel le CPT et le gouvernement font preuve d’une volonté politique réelle, connaît des avancées significatives. Le Conseil Electoral Provisoire a déjà identifié plus de 85 % des Centres de vote, mobilisé plus de 70 % du personnel électoral et un financement national de 65 millions de dollars est garanti. Le Conseil Présidentiel collabore étroitement avec la Mission multinationale d’Appui à la Sécurité, l’OEA, la CARICOM et le BINUH pour préparer des élections libres, transparentes et inclusives, reflétant la volonté souveraine du peuple haïtien et garantissant la participation pleine et effective des femmes, des jeunes, des personnes en situation de handicap, et des groupes marginalisés ». (A suivre)
C.C.