Nous sommes tous enfants du pays ; mais nous ne vivons pas tous comme des citoyens. À cette seule différence près que nos vies ne sont pas identiques, car nous ne vivons pas de la même manière et nous ne voyons plus le pays sous le même angle. Cette lettre a pour seul but de vous poser quelques questions sur la vie que vous menez. Comment parvenez-vous à vivre, à manger et même à dormir la nuit face à cette misère abjecte qui ne cesse de croître, et ce, de plus en plus rapidement ? Pire encore, il semble qu’aucun retour en arrière ne soit possible pour l’instant.
Comment vous sentez-vous aujourd’hui, alors que vous faites partie intégrante de l’une de ces institutions de l’État au service de la classe dirigeante qui ruine le pays ? Vous vous sentez utile ou inutile face au fléau que les forces des ténèbres ont déchaîné sur le pays ? Mais hélas, au lieu d’être un acteur de l’avenir des masses opprimées, vous contribuez sans doute à porter atteinte à leur dignité et à l’intégrité de leur personne. Une fois, c’était peut-être une erreur, mais bien des fois, c’est scandaleux. Vous cautionnez les dérives d’un gouvernement de transition irresponsable, composé d’individus mal préparés, incompétents et corrompus, dont les objectifs s’inscrivent dans la continuité de leurs prédécesseurs, maintenus en place par les puissances impérialistes. Vous évoluez au sein du camp des fossoyeurs de la nation comme un poisson dans l’eau. Est-ce parce que c’était le seul endroit où vous pouviez travailler ? Est-ce par consentement ou par choix délibéré que vous servez les ennemis du peuple ? À votre place, vous devriez constamment penser aux infortunés travailleurs de la classe ouvrière. Mais on n’entend pas votre voix sur le point précis de leurs revendications et de leurs aspirations nationales et populaires.
Ce silence de cimetière exprime-t-il que vous n’êtes plus un être humain à part entière, mais un instrument d’équilibriste, utilisé pour défendre les intérêts d’autrui au détriment de l’intérêt collectif ! Dans un pays aux richesses immenses, ils s’arrogent le droit de laisser un peuple mourir de faim et de maladie rien que pour satisfaire les caprices d’un système d’exploitation néocolonial. Pourquoi cet acharnement à vouloir braver un peuple qui ne réclame que le droit à la liberté et à la justice sociale ? Il existe des gens bien vivants mais muets, sourds et aveugles tels des morts. À quelle catégorie appartenez-vous ? Parvenez-vous à dormir la nuit sans faire de cauchemars ? Lorsque vous vous mettez au lit, le film des malheurs qui accablent le pays ne défile-t-il pas dans votre esprit ? Si c’est votre cas, il faut alors faire preuve de conscience et se sentir interpellé par ces actes susceptibles d’entraîner davantage de morts, d’assassinats, de souffrances et de difficultés pour le pays.
Certains dorment sur leurs deux oreillers, protégés par des dalles de béton, sans même entendre le bruit de la pluie, à l’abri de toute fuite ou infiltration susceptible de troubler leur sommeil. D’autres, en revanche, lorsque le temps s’assombrit, peinent à trouver le sommeil avant même que la pluie ne commence, conscients de l’épreuve qui les attend lorsque l’eau envahira leur foyer. Ce ne sont pas seulement les personnes déplacées dans les camps qui vivent de telles situations. Certains connaissent cette réalité depuis toujours, incapables de dormir par temps de pluie ; allez interroger les habitants de Wharf Jérémie, ceux qui vivent sous des abris de fortune faits de draps, de cartons ou de bâches en plastique incapables de retenir l’eau qui finit par tout inonder. Ces habitants de Cité Soleil, de Raboteau et de tant d’autres bidonvilles et ghettos du pays ne méritent-ils pas un changement, une vie décente ? Le pays ne devrait-il pas leur apporter une aide adéquate ? Ce sont des êtres humains, des citoyens à part entière, alors même qu’ils vivent dans des conditions où l’accès à l’eau potable relève du luxe et cela ne dit rien à personne. Vous aussi, vous restez silencieux !
Citoyen inconnu, tout ce qui vous permet de dormir en paix vous convient. Vous ne ressemblez pas à ceux qui mangent un jour sans savoir s’ils auront cette chance le lendemain ou le surlendemain. Vous ne connaissez pas les souffrances liées à la faim et à la maladie. Vous tombez malades sans savoir où vous faire soigner : impossible d’aller à l’hôpital général, puisqu’il n’en existe plus, et vous n’avez pas les moyens financiers de vous rendre dans un centre privé.
Certaines personnes ont l’impression de vivre un séisme au quotidien, tant leur vie est bouleversée. Ne devriez-vous pas penser aux nombreuses familles qui, en ce moment, ne trouvent pas le sommeil, inquiètes à l’approche de la rentrée scolaire du 7 septembre ? Cela ne vous incite-t-il pas à songer au nombre d’enfants n’ayant jamais été scolarisés, à ceux dont les parents n’ont même pas reçu les bulletins de l’année dernière, ou encore à réfléchir aux moyens nécessaires pour la rentrée prévue ?
Le prix de l’essence a grimpé en flèche, ce qui entraînera une hausse généralisée du coût des produits de première nécessité. Cela a-t-il interpellé votre conscience, même si vous n’avez pas ressenti tous ces chocs ? Cela ne vous a-t-il pas dérangés ? Pendant ce temps, le pays se prépare aux élections et attend une participation massive de la population. Un budget de 120 millions de dollars sera gaspillé, tout comme les 100 millions déjà engloutis pour un référendum qui n’a jamais eu lieu. Tout cet argent sera dilapidé par des pillards qui s’enrichissent tandis que la majorité de la population ne possède rien pour joindre les deux bouts. À quel camp appartenez-vous aujourd’hui ?
Certes, les candidats et leur entourage, soucieux de leur avenir social, ont souhaité et applaudi ce projet électoral ; cela se comprend. Mais les travailleurs, les paysans, les jeunes, les sans-abri et les éternels chômeurs restent, dans leur immense majorité, indifférents à cette agitation. Car ils y voient avant tout la volonté de la bourgeoisie et d’une frange de la classe moyenne de changer de statut, mais pas pour eux ; les élections n’ont jamais eu d’impact positif sur leurs conditions d’existence précaires.
Citoyen inconnu, vous qui préférez servir cet État corrompu plutôt que de vous engager dans une lutte de libération nationale, sache que tant qu’il restera une seule personne opprimée ou exploitée dans le pays, la classe des profiteurs ne connaîtra aucun répit. Que les classes dirigeantes organisent ou non leurs élections, le pays ne restera pas une chasse gardée. Assez d’humiliations : toutes les forces éprises de paix, de liberté et de justice sont unies, à l’instar du Congrès de Bois-Caïman de 1791, pour nous soutenir dans notre résistance. Ce peuple qui a déjà fait ses preuves saura se débarrasser héroïquement des valets locaux et de leurs alliés impérialistes. Chaque peuple est maître de son destin, et l’heure la plus sombre est celle qui précède l’aube. Amusez-vous, citoyen, sur le dos du peuple, autant que vous en êtes capable, mais sachez-le bien, la lutte se poursuit et la victoire du peuple haïtien est certaine.
